Russie. Appréhender sereinement les différences. Episode 4

 

À propos de la parano ordinaire

© catherine lovey 2016

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     Une chance invraisemblable, et surtout des relations d’amitié, disons-le tout de go, m’ont fait obtenir deux places pour un événement culturo-mondain qui se veut l’un des plus courus, sinon le plus couru, de cette année 2015 à Moscou, à savoir la soirée de gala en l’honneur de Maïa Plissetskaïa, au théâtre Bolchoï. La célébrissime danseuse russe, nommée prima ballerina assoluta dans les années soixante, et qui dansait toujours à notre époque, avait travaillé en personne sur la programmation de cette soirée qui devait célébrer ses quatre-vingt-dix ans, ceci avant que la mort ne l’emporte subitement, en mai 2015 à Munich.

     Il n’est pas un citoyen russe, même dans les provinces les plus éloignées, qui n’ait vu danser Plissetskaïa, au moins dans des rediffusions à la télévision. L’évocation de son nom renvoie immédiatement à ce que la culture russe possède de plus haut, de plus incontestable. Elle renvoie aussi aux plus grands paradoxes de l’histoire soviétique : cette immense artiste, issue d’une famille juive dont le père avait été fusillé et la mère envoyée au goulag en tant que proche d’un ennemi du peuple, n’a cessé d’avoir maille à partir avec le pouvoir, durant ces mêmes décennies où elle n’a rien fait d’autre que d’incarner la légende de la danse russe, sur les scènes du monde entier.

     Tout ceci pour dire à quel point ces deux places de gala, qu’on m’a promises, sont susceptibles d’être convoitées, si d’aventure je devais me mettre à en parler à tort et à travers. Mais je préfère me taire. Et c’est à Natalia que je propose le deuxième billet, une amie chère qui, tout comme moi, aime la danse infiniment et n’a guère l’habitude des soirées mondaines.

 

 

    En larmes

     Me voici donc de retour dans le gris et la pluie de Moscou, après les neiges de la Sibérie et ses cieux superbement éclairés. Le contraste est difficile à vivre. D’autant plus que 130 personnes viennent d’être massacrées à Paris, dans des attentats aussi ignobles qu’impossibles à appréhender. Officiellement, Moscou ne craint rien. En réalité, je n’ai jamais vu aussi peu de monde dans le métro durant les jours qui ont suivi, ni autant d’uniformes et de chiens policiers. C’est peu dire que le climat n’est pas orienté vers les réjouissances. Natalia est en larmes. Autour de moi, des Russes qui se sentent proches de la langue française – même sans la parler – et qui ont eu ou non l’occasion de visiter la France, sont bouleversés. D’autres le sont nettement moins et ne me le cachent pas. Ils compatissent, certes, mais déclarent l’Europe coupable. Il ne faut pas accueillir ces musulmans, c’est leur avis, et peu importe qu’il s’agisse d’enfants, de femmes et de vieillards fuyant une guerre atroce, dans le tas, il y a forcément des tueurs, mieux vaut donc refouler tout le monde, c’est encore leur avis.

 

    Impossible, impossible !

     Reste que dans quelques jours, une soirée incroyable nous attend, Natalia et moi, au Bolchoï entièrement rénové depuis 2011. Mon amie y pense souvent. En réalité, elle y croit de moins en moins. Ce qu’elle craint, ce n’est pas que la soirée soit annulée en raison des risques terroristes, pas du tout. Elle se convainc simplement, peu à peu, que ces places, nous ne les obtiendrons jamais, dussent-elles avoir été promises par le Béjart Ballet qui participe pourtant à la soirée de gala.  Mon amie Natalia, artiste tapissière de son état, fille d’une artiste céramiste soviétique, a déjà traversé bien des époques, des régimes, et des désillusions. Il y a par conséquent deux ou trois choses qu’elle sait, et que moi, je ne sais pas. Par exemple ? En premier lieu, et elle l’a vérifié sur internet, une place au parterre, une place quelconque, coûte un minimum de 2000 dollars pour ce gala. Conséquence : qui pourrait croire qu’à des gens ordinaires, des gens comme elle et moi, on va s’abaisser à offrir de tels sièges, n’est-ce pas ? De plus, nous sommes en Russie. Or, en Russie, il y a un tsar. Et celui-ci ne manquera pas de vouloir se montrer un peu. Gageons qu’il apparaîtra au balcon, ainsi que l’ont fait avant lui ses semblables, tous grands protecteurs des arts et des lettres, pas vrai ? Si bien qu’entre les mesures de sécurité renforcées, et le retard inévitable, de plusieurs heures, que le tsar actuel nous infligera, ainsi qu’il aime systématiquement à le faire, notre soirée promet d’ores et déjà de tourner à la galère.  
     Bref.
     Voilà.
    J’écoute mon amie Natalia. Et je commence à douter moi aussi. Je doute d’autant plus que Richard ne répond pas à mes messages. Je lui en ai écrit un ou deux, afin de déterminer où et quand j’allais pouvoir le rencontrer pour recevoir de véritables billets en papier. Je sais pourtant que le Béjart Ballet a déjà dansé au Bolchoï, et j’imagine que son directeur de la production est au fait des us et coutumes russes, à tout le moins un peu. Je le dis avec aplomb à Natalia, qui n’en doute pas.  Mais elle relève tranquillement que, pour une telle soirée exceptionnelle, les procédures russes, déjà compliquées par nature, seront encore plus complexes, et que notre Richard, sur lequel nous comptons tant, risque fort de se faire avaler tout cru par la machine administrative locale.

 

Couverture du programme de la soirée, photographiée trop rapidement avec mon vieil Iphone...

Couverture du programme de la soirée, photographiée trop rapidement avec mon vieil Iphone...

 

    Au bord de l’évanouissement

     Je rédige donc un nouveau message – qui me fera bien rigoler par la suite – où je laisse entendre, à moins de vingt-quatre heures du début de la fameuse représentation, que si l’obtention des billets se révèle difficile, il faudrait juste qu’on me le dise, étant entendu que je n’en voudrai à personne. Inutile de préciser qu’à ce stade, tant Natalia que moi-même avons mentalement fait une croix sur notre soirée au Bolchoï. Mon amie s’est d’ailleurs aussitôt mise à consulter les programmes du cinéma, très soulagée en un sens, et moi de même, de n’avoir plus à nous creuser la tête pour savoir comment nous vêtir, nous dont les armoires sont à coup sûr dépourvues de tenues dites de gala.

     L’aventure s’est évidemment soldée à la manière suisse, à savoir le plus simplement du monde, très loin de la paranoïa et des complications russes, avec un Richard chaleureux qui nous attendait devant le Bolchoï le soir dit.  Il nous a offert deux billets pour le spectacle Avé Mäia, sur lesquels figurait le mot loja No 2. C’est à cette occasion que Natalia, qui se trouvait déjà au bord de l’évanouissement face à ce projet impossible qui était pourtant en train de se concrétiser, s’est quasiment évanouie pour de bon, lorsqu’il fut clair – après que nous eûmes traversé halls et escaliers, précédées d’une ouvreuse de grande allure – que les places qui nous attendaient ne se trouvaient pas dans le vulgaire parterre, mais bel et bien dans l’une des loges les plus prisées, celle où se met d’ordinaire le metteur en scène, afin d’embrasser d’un seul regard scène et orchestre. Notre émotion était telle qu’avant de rejoindre nos places, nous dûmes reprendre notre souffle en nous asseyant un peu dans le boudoir privé qui conduisait rien de moins qu’à notre loge benuoir (du français baignoire…)

 

    Une question d’âme

     Une fois de plus, la paranoïa russe avait réussi à me jouer un tour. J’avais pourtant déjà juré par le passé que l’on ne m’y reprendrait plus. Encore raté ! Je ne peux qu’en sourire, et dire toute ma reconnaissance à Gil Roman et à Richard Perron du Béjart Ballet.

     Quant à la soirée, elle fut grandiose, évidemment. Les circonstances de cet anniversaire s’y prêtaient, qui réunissait la crème de la crème de la danse. Mais si l’on me permet cette remarque abrupte, qui n’engage que moi, je dirais que les étoiles russes que nous avons vues danser ce soir-là sur la grande scène du Bolchoï sont des stars – hélas au sens le plus contemporain du terme – bien avant d’être des étoiles. Elles semblaient juste avoir oublié qu’elles étaient là pour servir leur art, et non l’inverse.

     Il existe en russe une question simple pour résumer mon impression : gdié doucha ? Où est l’âme ? Où est-elle donc passée ? C’est précisément ce que nous nous sommes demandé, Natalia et moi, incrédules face à ce qui se passait sur scène. Pour ma part, j’ai assez vite résolu le problème en concentrant mon attention sur l’orchestre, qui a joué avec une telle subtilité, un tel raffinement, qu’en y repensant à l’instant, je frissonne. Je n’ai malheureusement plus le programme sous les yeux, mais je me souviens que plusieurs des pièces interprétées étaient de la main de Rodion Chtchedrine. Ce compositeur russe, né en 1932, n’est autre que le mari de Maia Plissetskaïa, épousée en 1958. Et grâce au ciel, c’est cet homme, en chair et en os, qui occupait le balcon du tsar, à tout le moins durant la soirée du vendredi 20 novembre 2015, qui marquait très exactement les 90 ans de la naissance de son épouse disparue. Et c’est bel et bien vers lui, vers cet artiste, que le public a tourné son regard à la fin de la soirée, pour une longue ovation debout.

 

Ovation debout en l'honneur du compositeur Rodion Chtchedrine, époux de Maïa Plissetskaïa. © c.lovey

Ovation debout en l'honneur du compositeur Rodion Chtchedrine, époux de Maïa Plissetskaïa. © c.lovey