À la piscine, avec Anton Pavlovitch Tchekhov

                

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             À Moscou, il existe au moins une piscine publique où il fait bon prendre une douche. Certes, tout est y vieillot, les paravents blanchâtres censés offrir un peu d’intimité, le porte-savon et les catelles à la dérive, le pommeau au-dessus de la tête, plus ou moins bien accroché au plafond. Mais pour le reste, il suffit de soulever le clapet du robinet, et l’eau coule. Elle coule à l’infini, chaude, abondante, pas comme dans les piscines d’aujourd’hui où l’on passe son temps à taper sur un bouton, afin qu’un peu d’eau tiède soit délivrée, qui finit par l’être d’une manière si pingre que le nageur a vite fait de se sentir dans la peau d’un assassin de la nature.

            Dans la piscine moscovite que je fréquente depuis mon retour de l’île de Sakhaline (1), tout est à la mesure de l’être humain ordinaire. Le brun maussade de la réception, le bleu pâlot des carrelages d’autrefois, le jaune hépatique des néons. L’échelle qui descend dans le bassin est ainsi conçue qu’elle vous arrache aussitôt des douleurs sous la plante des pieds, et l’eau est froide. Tellement froide que la femme au bonnet rose, qui vient d’essayer de s’y glisser jusqu’aux genoux, renonce et remonte, dissuadant sa fille, en rose également, d’y aller. Roladna, otchién roladna, dit la maman en emmenant sa petite vers la salle des douches. Je les y retrouverai dans la buée, quinze minutes plus tard, encore en train de profiter des largesses d’un pommeau plus ou moins bien fixé au plafond. Sur la porte vitrée qui conduit au vestiaire, une instante prière s’est glissée sur une feuille A4 : FERMEZ L’EAU EN PARTANT.

            Par chance, il n’y a ni banc ni tabouret dans la salle d’eau. Sinon, je risquerais de le voir, même avec les yeux plein de savon, je risquerais de l’apercevoir à nouveau, assis dans un coin, avec sa barbiche et son air à deux airs. J’ignorais totalement qu’Anton Pavlovitch Tchekhov fréquentât une piscine publique à Moscou. La première fois, c’était début juillet, je m’essayais au crawl, encore sous l’effet des huit heures de décalage avec Sakhaline. J’étais en train d’enchaîner les une-deux-trois, respiration à droite, une-deux-trois, respiration à gauche, lorsque tout à coup, à gauche justement, je l’ai vu, assis sur l’un des bancs en plastique, pile à l’endroit où j’avais déposé ma serviette et mes sandalettes. J’avais aussitôt replongé la tête sous l’eau, au nom de la régularité métronomique requise par le crawl. Mais à la prochaine respiration à gauche, il était encore là, la main quasiment sur ma serviette violette. C’était assez déstabilisant de le voir sans veston ni lorgnon, juste avec un bonnet gris en silicone sur la tête.  Ayant pour habitude, surtout en Russie, de fuir toute situation susceptible de favoriser les états paranoïdes, j’avais aussitôt changé de rythme, passant à quatre enchaînements d’affilée sous l’eau, ce qui avait le mérite de me faire remonter la tête toujours du même côté, en l’occurrence à droite, où Anton Pavlovitch n’était pas. Il ne tarda pourtant pas à s’y montrer aussi, avec son torse malingre qui m’a paru typique des phtisiques, le regard pas du tout perdu dans le vague ou dans des pensées, mais bel et bien accroché à la jolie silhouette de la garde des bains qui, penchée au bord du bassin, était en train de donner un cours à un garnement agité.

            Je me suis alors mise sur le dos. Dans l’idée de me présenter encore un peu plus à mon avantage, j’ai ôté mes grosses lunettes aquatiques et les ai faites glisser sur mon bonnet noir, tissé façon nid d’abeille. Je me suis lancée dans d’impressionnants allers-retours en dos crawlé et, à dire vrai, ce qui me portait, ce n’était pas tant la force des bras que le soulagement. Enfin, il avait compris ! Enfin cet homme subtil, mais naïf, avait décidé de juguler sa tuberculose par des exercices réguliers de natation, plutôt que de s’en aller au sud de l’empire faire d’inutiles cures de lait de jument fermenté ! Puis je suis passée à la brasse indienne qui me fait toujours un bien fou et m’aide à terminer des phrases restées en suspens.

            Etrangement, nous nous sommes souvent retrouvés en même temps à la piscine, Tchekhov et moi, durant cet été 2017 à Moscou. Il s’en est pourtant fallu de peu que je n’achète un de ces forfaits estivaux à prix cassé, qui m’aurait contrainte à ne fréquenter le bassin qu’à des moments limités de la journée ou de la soirée. Au bout du compte, j’avais décidé de payer chaque entrée au prix normal, me connaissant assez pour savoir que choisir de ne pas choisir des horaires serait sans doute la meilleure formule. Le fait qu’Anton Pavlovitch ait agi de même me touche beaucoup. Et aussi qu’il ait adopté cet établissement au style si soviétique, alors qu’il y a tant de centres sportifs luxueux en ville, où l’on peut prendre des douches au compte-goutte, la conscience tranquille.

            (1) L’île de Sakhaline, Anton Tchekhov, folio classique. Après un infernal voyage à travers la Russie, l’écrivain s’était volontairement rendu, en 1890, dans ce bagne tsariste situé au nord du Japon.

@ catherine lovey, Moscou, août 2017

Ce texte est paru dans Le Temps du 30 septembre 2017.