À propos des écrivains aimés d'amour

[J’ai lu ce texte inédit lors des 38èmes Journées littéraires de Soleure, à la fin de la rencontre qui a été consacrée, vendredi 6 mai, à Monsieur et Madame Rivaz, et qui a été animée par Geneviève Bridel.]
 

     C’est assez étrange, la façon dont les choses se passent avec les écrivains qu’on aime.
     Tout à coup, dans une librairie, une bibliothèque, on voit un livre d’eux qu’on ne connaissait pas, ou qu’on a oublié, et alors on l’achète ou on l’emprunte, et on rentre chez soi dans un état de quasi fébrilité.
     Rien ne paraît plus urgent, dans un tel moment, que de fermer portes et volets, quitte à le faire mentalement, d’éteindre pour de vrai les appareils qui risquent de faire ding-ding, d’envoyer promener le repas familial ou la soirée au théâtre, et de se blottir dans un coin de la maison, aussi discrètement qu’une blatte dans la fissure d’une paroi, afin de se plonger sans plus tarder dans les premières lignes du texte.

     Oui, certaines fois, l’événement qui consiste bêtement à mettre la main sur le livre d’un écrivain aimé d’amour, revêt un caractère aussi impératif que si ce personnage avait sonné, en chair et en os, à votre porte, que vous étiez allé ouvrir (un peu sidéré) et que vous l’aviez prié d’entrer. Mais allez expliquer à vos proches que vous êtes obligé de tout laisser tomber, juste parce que vous avez reçu une visite, certes imprévue, mais de la plus haute importance. Vous verrez bien la tête qu’ils feront quand ils demanderont à voir ce très importun visiteur.

     J’ai conscience de décrire ici un phénomène que chacun comprend d’autant mieux qu’il l’expérimente lui-même.
     Chic alors !
     Je crains pourtant qu’il puisse y avoir méprise.
     Afin que tel ne soit pas le cas, une précision importante est requise.

     Dans les faits, et contrairement aux apparences, je ne suis pas en train de décrire un pur phénomène d’addiction. Dieu sait pourtant que ceux-ci sont légions de nos jours ! Dieu sait aussi à quel point le monde médical s’en soucie, tandis que, de son côté, le monde commercial fait son beurre en axant de plus en plus ses stratégies sur nos terribles tendances à l’accoutumance. Et dieu sait encore que les produits addictifs actuels ne se présentent pas tous, loin s’en faut, sous une forme avalable, sniffable ou injectable. Nombre d’entre eux peuvent être classés sans hésitation dans la catégorie des produits culturels (au sens large, voire très large), qu’il s’agisse de jeux vidéo, de polars en cascade et surtout de séries TV, souvent très bien conçus dans leur genre.
     Leurs effets sont radicaux. Pas besoin d’études sociologiques pour les mesurer. Nous tous qui en sommes les victimes à peu près consentantes pouvons les observer de nos propres yeux. Et ce soir encore, nous le constaterons, quand minuit aura sonné, qu’il s’agira de se coucher enfin pour être en forme au boulot, et que nous ne dormirons toujours pas, acharnés à tourner encore une page, puis deux, ou plutôt à lancer un énième épisode sur l’écran…

     Or, les livres des écrivains dont je parle n’ont rien à voir avec de tels phénomènes addictifs qui, pour remarquables qu’ils soient, n’en appliquent pas moins des recettes éprouvées, capables de faire bingo !

     Chez les écrivains aimés d’amour, et dont j’aimerais distinguer ici le travail, il n’y a en général pas de nom d’assassin à découvrir à la fin du bouquin. Notez qu’il peut y avoir des meurtriers, y compris de très grande classe, mais ceux-ci sont toujours parfaitement connus. Disons que les livres auxquels je fais allusion portent en eux des mystères qui n’ont rien à voir avec le mystère au sens où on le vend d’ordinaire, en tranches plutôt épaisses, sur le fabuleux marché de l’entertainment.
     Sauf à considérer que la vie est un mystère – peut-être le plus grand d’entre tous – et qu’en y plongeant corps et âme à leur façon particulière, ces écrivains-là parviennent à nous placer face à des énigmes autrement plus corsées, pour ne pas dire insaisissables, que celles qui ne requièrent, au fond, que des ficelles plus ou moins subtiles.

     Mais je vous vois venir.
     Oui, j’entends la question que vous avez envie de poser à cet instant et qui tombe fort à propos : quelle différence y aurait-il entre un page-turner – à savoir un livre dont on ne peut plus s’arrêter de tourner les pages, et vu la longueur de cette description, vous comprendrez pourquoi je privilégie l’expression anglaise pour désigner un tel objet – et le texte d’un écrivain qu’on aimerait d’amour, puisqu’au bout du compte, l’effet est le même, à savoir que l’un et l’autre nous conduisent à tout laisser tomber pour pouvoir entamer la lecture.

     Eh bien justement, si l’effet semble identique, vu de l’extérieur, il m’apparaît qu’il ne l’est pas en réalité.
     Bien sûr, je ne fais rien d’autre ici que de soumettre des hypothèses à votre sagacité.
     Je suis moi-même, à l’occasion, une lectrice de page-turner et aussi de polars (pour autant que l’attention soit focalisée sur autre chose que sur la morbidité), et plus souvent encore, j’aime visionner une de ces excellentes séries TV. Je suis surtout une adepte assidue de la plongée dans les textes sans assassin, ni énigme clairement identifiée, de ces écrivains que je prétends aimer d’amour.

     Et je vois une très grande différence entre ces deux types d’œuvres.

     Laquelle ?
     Celle-ci, pour commencer : face au page-turner, au polar ou à la série qui me tient en haleine, je ne me pose jamais – je le jure – la question de savoir qui est derrière tout ça. Je veux parler de l’auteur du best ou du scénario. Je sais bien qu’il y a un nom sur la couverture, des noms au générique, mais ça m’est complètement égal, ces noms, et plus encore la vie et les pensées de ces gens qui portent ces noms et qui ont écrit ces choses. Ce qui m’intéresse, à l’exclusion de tout le reste, c’est ce qui va arriver aux personnages. Au fond, je réagis un peu comme face à un jongleur, ou à un acrobate. J’attends que ces artistes me fassent leur numéro.
     Et c’est formidable, lorsqu’ils sont talentueux.

     En revanche, quand je lis le texte d’un écrivain aimé, c’est à lui que je pense en premier lieu, figurez-vous, à lui ou à elle, l’écrivain qui est derrière tout ça. Bien entendu, je me préoccupe aussi de ce qui arrive à ses personnages. Mais comment dire ? Il y a dans ces textes une voix qui, en quelque sorte, plane au-dessus de la voix des personnages. Et pour discrète qu’elle soit bien souvent, elle ne m’en semble pas moins essentielle, comme un ciment qui tient toute l’histoire, un ciment à la tessiture si particulière que la même histoire, avec les mêmes personnages, racontée par une autre plume, n’aurait pas du tout la même ampleur.

     Si vous avez eu la gentillesse de me suivre jusqu’ici, j’ajouterais que la voix de l’écrivain n’est pas le seul marqueur d’identité d’un texte. Il y a aussi, et ce n’est pas facile à expliquer, la question du point de vue.
     Imaginez que vous vous trouviez face à un paysage assez ample, voire morne, disons la plaine de Waterloo. Comment allez-vous l’observer ? C’est en effet une bonne question. Mais une meilleure question serait de savoir depuis où vous allez regarder. Ce « point de vue », comme dans un paysage, peut se situer sur une collinette, une haute montagne,  à ras les pâquerettes, etc. Le fait est que c’est l’écrivain qui le choisit. Et qui s’y tient. Il apporte par ce biais une touche très personnelle, car il y a fort à parier que nous n’aurions jamais eu l’idée de regarder les choses depuis le même endroit. D’autant plus dans les cas fascinants où Waterloo nous est conté avant la bataille, quand tout est tranquille, et presque insignifiant.

     Lorsqu’un écrivain joue sur une tonalité que nous n’attendons pas, voire qui ne nous intéresse pas à priori, et qu’il parvient malgré tout à nous empoigner, la probabilité est grande que tout emporté que nous soyons par son texte, nous nous posions aussi des questions à propos de sa personne. À quel diable d’individu avons-nous donc à faire ? Et comment va-t-il ? Est-il sain d’esprit ? Et m’entendrais-je avec elle ou avec lui si je le rencontrais pour de vrai ?
     Je parie que nous sommes un certain nombre à chercher des indices, envers et contre tout, dans le texte même, y compris s’il s’agit d’une fiction. Et si nous sommes à l’affût de tels signes, c’est peut-être bien parce que, mystérieusement, nous ressentons une communauté de destin, voire un lien de sang, avec cet être qui a écrit ce texte, dût-il n’avoir rien en commun avec nous sur le plan de la vie, de l’époque, de la langue, du goût et des couleurs.  

     J’ajouterais encore, sans m’y attarder, bien qu’il s’agisse d’une donnée essentielle, que ces histoires de voix et de point de vue sont liées au travail réalisé sur ce matériau affreusement friable qu’est une langue. Mais on se préoccupe si peu de cet aspect aujourd’hui, que j’éprouve presque des complexes à le rappeler.

     Je ne saurais terminer ce texte, dont je sens qu’il pourrait s’emballer comme un étalon pas assez débourré, sans mentionner, à propos de la lecture, un fait largement admis de nos jours, et même applaudi à tout rompre, et que je trouve suspect.
     Je considère en effet comme assez bizarre, mais j’ai rarement osé le dire en face, surtout s’il s’agissait d’un ami, le lecteur qui ne trouve rien de moins pressé que d’arriver au bout de son livre. Ce genre de personne annonce en général, avec un sourire de plus en plus triomphant, qu’il ne lui reste plus que 47 pages à lire, plus que 24, attends, attends !, lance-il, je veux finir au plus vite ce bouquin, il est trop génial !
     Ça alors !
     Et pourquoi ?
     Pour savoir comment ça va finir.
     Franchement, entre vous et moi, ne sait-on pas, et parfaitement, comment tout ça finit toujours ?

     De mon côté, j’avoue que lorsque je suis en train de faire une visite passionnante, en compagnie d’un écrivain qui élargit ma vision, élève ma conscience, approfondit mes sensations, je regarde plutôt le nombre de pages diminuer avec la boule au ventre.

     Et c’est à cause de cette boule que j’ai essayé de décrire, au début de ce texte, ce qui peut se passer lorsque nous tombons tout à coup sur le livre d’un écrivain vraiment aimé d’amour. Ce livre, perdu parmi tant d’autres, devient alors une promesse : celle de retrouver enfin une voix unique, et qui nous manquait. Cette voix va nous apporter des nouvelles du monde, c’est sûr, mais aussi des nouvelles du monde de cet écrivain-là, exactement comme s’il venait de frapper à notre porte, en chair et en os.

     Un dernier aveu : si j’ai écrit ce texte, que je n’avais pas du tout l’intention de développer sous cette forme, c’est parce que je voulais vous parler des livres d’Imre Kertész qui vient de mourir.

     En réfléchissant à la façon dont je pourrais introduire son œuvre, surtout pour ceux d’entre vous qui ne la connaissez pas ou peu, je me suis souvenue de ce jour de 2015 où, à la bibliothèque de Vevey, j’étais en train de choisir des livres répertoriés sur ma liste, et aussi d’en attraper un certain nombre qui n’étaient pas prévus, mais qui me faisaient des signes sur leur rayon.
     Tout à coup, depuis l’un des tourniquets chargés de présenter les « nouveautés », un titre m’était arrivé dans les yeux : L’ultime auberge. Je n’avais même pas vu que le nom de l’auteur était Kertész. J’ai su d’instinct que c’était lui, et que les nouvelles n’étaient pas bonnes. On a beau aimer d’amour un vieux Monsieur maussade et hongrois, avec lequel on n’a strictement rien en commun, pas même la langue, on a beau savoir en le lisant depuis longtemps que ça ne va pas fort de son côté, et que la tentation constante, qui est la sienne, d’évaluer les fenêtres depuis lesquelles il pourrait bien se jeter, ne s’est pas atténuée avec l’âge, au contraire, on ressent malgré tout cette nouvelle, qu’il nous donne dès le titre, comme un choc très profond.
     Ce jour-là de 2015, j’avais donc ouvert la porte, toutes affaires cessantes, à mon vieux visiteur hongrois.
     Je vais essayer de vous parler bientôt, sur ma plateforme de publication internet, de son œuvre, et de ce que je perçois de cet écrivain, à travers son travail.
     Mais en attendant, si vous avez des réclamations à faire à propos de ce texte imprévu, écrivez-lui directement, son nom c’est Kertész, son prénom c’est Imre, et pour l’adresse, mettez Département des Farces et Attrapes. Quant au lieu, c’est comme vous voulez, Budapest, Berlin, Auschwitz ou le Siège de la Dictature communiste, peu importe, une âme damnée fera suivre votre courrier, soyez-en assuré.

« Ce matin, à l’aube, j’ai entrevu une existence d’écrivain – la mienne, mais ça n’a pas d’importance – et j’ai été bouleversé de tout voir ainsi étalé, comme un trophée de fauve tropical… »
Imre Kertész, L’ultime auberge, p. 276.

© catherine lovey, mai 2016