Russie. Appréhender sereinement les différences. Episode 2

 

Comment se faire de bons compagnons dans un train russe

© catherine lovey 2016

Chronique disponible en pdf >

 

     J’entends des choses bizarres en Russie depuis quelque temps, des choses qu’on ne me disait pas il y a encore six ou sept ans. On m’enjoint, par exemple, de ne surtout pas prendre le train pour parcourir de longues distances. L’avion, c’est beaucoup mieux, me dit-on, le train pas bien du tout, me répète-t-on. J’en suis littéralement sidérée, parce que depuis qu’il existe, le train est une institution en Russie. Louée par tous, empruntée par tous, chaleureusement recommandée aux étrangers qui voudraient approcher un peu mieux ce pays sans fin.

    Oh, monde minuscule !

     C’est que dans un train russe, le temps est obligé de s’arrêter, et les soucis du quotidien sont abandonnés sans façon, à même le quai de départ. Sitôt arrivé dans son compartiment, on enferme sa valise dans un coffre en fer situé sous l’une des deux banquettes du bas, on dépose ses chaussures, on grimpe sur sa couchette du haut (c’est celle que je choisis toujours, mais on n’est pas obligé, car c’est assez acrobatique), on ôte sa tenue de ville, on se met à l’aise, on fait rapidement connaissance avec ses voisins de cabine auxquels on n’aurait jamais adressé la parole en temps normal, et on regarde avec stupéfaction ce monde minuscule dans lequel on vient d’atterrir, et qui va constituer tout notre univers pour de très longues heures de voyage, souvent plusieurs jours. Puis le train s’élance, et il vous apparaîtra assez vite que sa foulée n’est guère plus impressionnante que celle d’un honnête amateur de jogging. Au bout d’un moment, des bâtiments de bric et de broc surgiront de l’autre côté de la fenêtre. Ils annoncent que les confins de la ville sont en vue.  Bientôt, l’horizon se réduira à une infinie succession de forêts, toutes parfaitement indifférentes à votre sort. Le temps est alors venu de sortir quelques victuailles de son sac, et des konfiéteï (bonbons, sucreries), et des sachets de thé, puis d’enfiler ses pantoufles, d’ouvrir la porte du compartiment et de partir en expédition pour aller s’approvisionner en eau chaude dans le grand samovar au fond du wagon.

 

Depuis le train, le paysage défile à une allure compatible avec l'idée du voyage. Région de Perm, avril 2014. © c.lovey

Depuis le train, le paysage défile à une allure compatible avec l'idée du voyage. Région de Perm, avril 2014. © c.lovey

 

    Un franc sourire

     Au passage, on en profite pour redire bonjour à la provadnitsa qui s’active dans son étroite cabine de service. La cheffe de votre wagon sait que vous êtes une étrangère. Elle a déjà passé en revue chaque page de votre passeport, tout en vous dévisageant, lorsqu’elle a contrôlé votre billet avant de vous laisser monter à bord. On demande gentiment à cette dame de bien vouloir nous prêter une de ces belles tasses de thé typiques, entourée d’une poignée et de décorations en fer, et on lui achète des sachets de café en poudre, 25 roubles pièce cette fois-là, mais rien n’est plus variable qu’un prix en Russie. Cela vous vaudra en général un franc sourire. Une provadnitsa n’est jamais fâchée de rencontrer une cliente véritable, prête à dépenser, contrairement à ces passagers autochtones désespérants qui auront tout emporté dans leurs bagages, même une vulgaire tasse en plastic pour boire leur thé. Afin d’élargir encore le sourire de cette employée qui mène une vie décidément spartiate, à force de traverser en long en large son interminable pays, on lui achète aussi quelques barres chocolatées. Puis on file vers le samovar, on remplit sa nouvelle tasse d’eau brûlante et on retourne dans sa cabine. Le moment est en effet venu de refaire le monde avec ces parfaits inconnus qui sont désormais vos compagnons de hasard et de promiscuité, jour et nuit.

 

    Responsable de toutes les âmes

     Bien souvent, les occupants de votre compartiment vous prieront aussitôt de venir vous installer auprès d’eux, sur une des couchettes du bas. Rien n’est plus normal, en Russie, que de s’asseoir sur le lit de votre voisin, de prendre vos aises à même ses draps, car contrairement à vous, il les aura probablement déjà installés, et il aura aussi couvert son duvet et son oreiller avec la literie amenée tout à l’heure par la provadnitsa qui n’est autre, en ce royaume, que la responsable de toutes les choses matérielles et de toutes les âmes.

     Le mot pajaousta est ensuite prononcé, qui indique que vous pouvez vous servir à votre guise, pajaousta, je vous en prie, dans les morceaux de pain, de tomates, de concombres, déjà disposés sur la tablette près de la fenêtre, et qu’il vous faut aussi allègrement puiser dans le sucre, kanetchna, bien sûr.  Et maintenant, chère Katrin, si vous vouliez bien expliquer un peu mieux, même dans votre russe sommaire – mais pas du tout, vous parlez très-très bien notre langue – où se situe ce pays dont vous prétendez venir, la Suisse, n’est-ce pas, où se trouve-t-il donc ?, et dire encore comment s’appelle votre monnaie nationale, ce serait apprécié. Vous citez alors quelques pays limitrophes, à l’instar de la France et de l’Allemagne, dont le nom et la grandeur sont susceptibles d’éclairer un peu mieux vos nouveaux commensaux à propos de votre origine, et vous sortez aussi quelques pièces en centimes et en francs, afin de vous évitez de devoir chercher dans votre malheureuse tête des mots russes que, de toute façon, vous ne connaissez pas. Les pièces sont examinées en détail, la question de leur valeur assez vite soulevée. Quelques cris de stupéfaction ne sont ensuite pas retenus, lorsqu’il devient clair aux yeux du compartiment qu’un seul de ces machins métalliques, sur lequel ne figure pourtant que le chiffre deux, vaut davantage qu’un billet de cent roubles.

 

Scène courante lors d'un arrêt du train. Tout le monde prend l'air, y compris les "provadnitsas." Chacune est responsable de tout ce qui se passe dans son wagon. © c.lovey

Scène courante lors d'un arrêt du train. Tout le monde prend l'air, y compris les "provadnitsas." Chacune est responsable de tout ce qui se passe dans son wagon. © c.lovey

 

    Mise en garde

     Or donc, dans la Russie de 2015, et déjà dans celle d’il y a trois ou quatre ans, me semble-t-il, le train n’est plus du tout recommandé à une personne telle que moi, lorsque l’envie lui prend de parcourir quelques centaines ou milliers de verstes (valeur d’une verste : 1067 mètres). Les amis qui me mettent en garde, ainsi que des nouvelles connaissances, par exemple des libraires qui m’ont invitée à présenter mon livre, et qui n’habitent pas tous à Moscou, loin s’en faut, affichent le même air affolé lorsque je leur parle de mon futur wagon deuxième classe et de mon billet déjà acheté sur internet, vous n’y pensez pas, Katrin, voyons !, le train c’est de la folie, il faut aller en avion !

 

    Transmission par les gènes

     Les Russes vous le diront eux-mêmes, il y a parmi eux des gens très bons, très fiables, et d’autres qui le sont nettement moins. En voilà une nouvelle ! Quand j’entends ce genre de phrases, je m’empresse de rétorquer que je suis au courant, figurez-vous, parce que dans mon pays, il en va exactement de même. Mais je suis à côté de la plaque!, et on me le fait entendre abruptement à chaque fois. La Russie, c’est autre chose ! Et seul un Russe est capable d’évaluer d’un coup d’œil, d’un seul, l’origine, le niveau d’éducation, d’honnêteté et de fiabilité d’un concitoyen. Cette connaissance, transmise par les gènes de l’Histoire et d’autres voies subtiles, serait hors de portée d’un étranger, fût-il familier du pays. D’autant que le capitalisme, qui a si sauvagement déployé ses atours par ici depuis vingt-cinq ans déjà, n’a pas été sans effet, assène-t-on, sur le type de populations qu’on rencontre, hélas k sojaléniou, dans les trains russes désormais. Des pauvres gens, en premier lieu, à cause du bas prix des billets, autrement dit des individus au destin cabossé et à la moralité très variable, je cite. Et aussi des nuées d’employés et de cadres subalternes qui se déplacent en service commandé – on appelle cela être en v komandirovkié – et pour lesquels l’employeur n’aurait jamais l’idée, ou les moyens, d’offrir l’avion. Et c’est ainsi, me serine-t-on, que dans la Russie de 2015, les trains sont occupés en grande majorité par des sortes de passagers qu’on devrait bien se garder de fréquenter.

 

    Armes automatiques

     Mon opiniâtreté m’ayant conduite, en dépit du poids de ces arguments, à grimper encore dans des trains longue distance, et à y faire en général de sympathiques expériences, je dois malgré tout être honnête.  Et reconnaître que cette capacité du citoyen russe à trier, d’un coup d’œil, le bon grain de l’ivraie, est parfaitement fondée.

     Ma dernière expérience remonte à novembre 2015, dans un train roulant de Krasnoïarsk à Irkoutsk. Dans mon compartiment, j’ai d’abord trouvé un athlétique jeune homme de vingt-deux ans, qui occupait sa couchette depuis trois jours déjà lorsque je suis montée à bord. Il rentrait chez lui, à Oulan-Oude en Bouriatie, ce qui impliquait encore pas loin d’une trentaine d’heures de voyage. Une fois la conversation engagée, Iouri m’a raconté qu’il était en train de terminer des études juridiques dans le cadre de l’armée où, par ailleurs, il se spécialisait dans le maniement des armes automatiques. Il s’est livré à des mimes détaillés pour essayer de me faire comprendre de quels modèles il parlait, et j’avoue m’être un bref instant demandé si c’était vraiment une bonne nouvelle que d’avoir écopé d’un tel professionnel dans de si minuscules mètres carrés. Quelque temps après mon arrivée, une femme d’une trentaine d’années nous a rejoints. Vétérinaire de son état, voyageant en service commandé, Olia nous a appris qu’elle soignait aussi des tigres blancs, mais seulement une fois qu’ils ont été mis sous anesthésie, ainsi qu’en témoignaient les superbes photos qu’elle nous avait montrées.

 

    Bannissement

     Or, voici que tard dans la soirée, la quatrième couchette, celle du haut en face de la mienne, a soudain été investie par un homme entre vingt-cinq et trente ans, dont l’allure générale n’avait strictement rien qui puisse aussitôt éveiller ma méfiance. Toutefois, forte des paroles qu’on m’avait rabâchées, j’ai décidé de calquer mon comportement sur celui de mes deux compagnons avec lesquels j’avais déjà pas mal discuté. Leur décision, radicale, fut prise sans qu’ils n’aient besoin de se consulter : ils n’adressèrent pas la parole à cet inconnu durant tout le temps que dura son voyage et, par chance, il nous quitta tôt le lendemain matin. L’évidence était telle, aux yeux de mes camarades, que je n’ai pas osé assumer le rôle de celle qui ne voit pas de l’eau au lac, en leur demandant de quoi ils se méfiaient exactement. Peut-être mes compagnons ne se méfiaient-il de rien en particulier, mais ils avaient d’emblée établi qu’il était préférable de ne pas faire connaissance avec le nouveau venu, pas même de lui dire bonjour.

     Pour ma part, durant cette même nuit, réveillée à de nombreuses reprises, non pas à cause des cahots du train ou de ses bruyants arrêts, mais bien en raison de l’insoutenable chaleur qui régnait dans notre wagon, je m’étais un peu inquiétée qu’un individu aussi brutalement mis au ban par ses compatriotes, respire, ou ronfle plutôt, à quelques centimètres de moi. Heureusement, j’avais pu me rendormir à chaque fois, convaincue que dans les couchettes du bas, on gardait un œil sur la situation, et à coup sûr le bon.