Nouveau discours sur l’inégalité et aussi sur l’origine possible d’un amour.

 

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Bien cher Jean-Jacques,

     Je suis résolue à vous écrire une lettre d’amour, mais avant de vous livrer les tremblements de mon cœur et la couleur de mes larmes, je tiens à vous donner des nouvelles d’un sujet qui vous a pris la tête autant qu’il occupe la mienne. Je veux parler de cette lourde question de l’origine et des fondements de l’inégalité parmi les hommes. Si, en son temps, l’Académie de Dijon, qui avait lancé le concours, avait circonscrit le problème à l’inégalité dans le règne végétal, vous obligeant à passer en revue mouron, cerfeuil, bourrache et séneçon, il est certain que vous seriez devenu un herboriste célèbre. Vous auriez consacré aux plantes autant d’ardeur que vous en avez mis à remonter la piste du bon sauvage. Mais si l’émail des prés, l’éclat des fleurs et la fraîcheur des bocages l’avaient emporté, chez vous, sur la question de ce que les plus puissants font aux plus misérables, alors vous n’auriez jamais été, Jean-Jacques, le premier homme qui m’ait fait pleuré.

       Ce que j’ai d’abord lu de vous n’avait rien de triste, ni même d’émouvant. Vous vous promeniez dans l’histoire des hommes, et c’était à peu près tout. J’avais connu jusque-là, dans d’autres ouvrages, quelques chagrins véritables, et m’étais arrêtée sur des scènes autrement plus délectables, où un lion tant aimé était abattu d’un seul coup, où un sabre chauffé à blanc brûlait les yeux d’un intrépide messager, où l’on lacérait, en dépit de mes cris, la peau d’un esclave noir qui ne cédait rien de sa foi, rien de sa dignité.

     Ce sont vos phrases, pourtant, qui m’ont livrée à des frissons nouveaux. Et si je préfère en taire les contours et la puissance, ce n’est pas par décence, mais par incapacité à dire un miracle où la part de la musique m’apparaissait plus grande encore que celle des mots.

     Je ne sais pas à quoi s’occupent les académies de nos jours. Le fait est qu’elles n’organisent plus de concours, et quand bien même le feraient-elle, qui, parmi nous, prendrait la peine d’envoyer des discours sur un monde devenu trop petit, ou trop grand, ou lassant ? Chacun s’occupe désormais de penser par lui-même devant un écran. Notre temps est si ténu que nous veillons à tronquer les questions tout autant que les réponses. Et nos mots se jettent dans un fleuve fou dont personne ne sait dire où il prend sa source, ni même où il conduit.

     C’est que nous allons vite, si vite, aujourd’hui.

     Tout a été mis en œuvre pour augmenter la cadence. Il n’est plus un geste humain, un sentiment, une machine, un besoin qui n’ait été répertorié, analysé et redimensionné, afin de produire ce summum auquel toute vie est censée aspirer : l’efficacité. La performance. Le moins, consacré à obtenir le plus. Moins de mains pour faire plus de travail, moins de justice pour obtenir plus de rendement, moins de responsabilité, davantage de futilités. Jusqu’à la vérité, dont nous nous soucions peu, obsédés par la transparence. Vous nous voyez, à l’heure où je vous écris, Jean-Jacques, plus efficaces que jamais et malgré tout sans une seconde à consacrer au flot de la vie. Je ne parle même pas d’herboriser. Si des cinglés souhaitent s’y adonner, on leur fait aussitôt avaler des pilules. Nous avons consacré tant de peine à gagner du temps que nous n’en avons plus aucun. Comme si la démesure de notre ambition nous avait poussés à l’erreur. Et ce que nous avons sacrifié, par inadvertance, je le crains, n’est rien d’autre que l’amour, la joie, la générosité.

      Dans le temps qu’il vous fallait, sur l’île Saint-Pierre, pour faire le tour de quelques gramens, mousses et lichens, une loupe à la main, nous allons d’un coin à l’autre de la planète. Sans même nous en apercevoir. Nous veillons à trouver, partout où nous courons, nos bouchées habituelles de luxe, lampées de calme, gorgées de volupté. Seuls les plus misérables, qui sont encore et toujours les plus nombreux – il s'agit d’un détail confidentiel que je livre ici, Jean-Jacques, n’en profitez pas pour faire un scandale – s’épuisent en voyage, quand ils n’y perdent pas la vie. Et ce qui les attend sur ces terres étrangères enfin abordées est plus cruel et vain que tout ce qu’ils ont dû abandonner. 

     En réalité, nos lois sont belles, ripolinées. Partout, la cosmétique s’est frayé un chemin. L’homme en tant que tel est désormais considéré. Protégé. Égalisé, article par article. On s’occupe de lui dans des officines sérieuses. Ses malheurs sont dénoncés, garnissent la bourse de ceux qui savent en rajouter. Vous-même, Jean-Jacques, si vous viviez, vous seriez d’or sur nos plateaux TV. On enrubannerait vos constats incendiaires pour Noël, et votre Thérèse aurait déjà vendu les meilleurs morceaux de ce que furent vos communes calamités.

     Vos inégalités nous laissent de marbre, bien cher, nous sommes trop occupés. Cette question que vous décortiquiez vers 1750, nous avons compris qu’il valait mieux la mâchouiller les pieds au chaud, la conscience repue. C’est que notre monde est devenu égalitaire tout seul, sous l’effet conjugué de la force des choses et du progrès inévitable. Oui, Monsieur le philosophe des gueux ! Même les Chinois ont troqué leurs vélos pour des quatre roues motrices, et si je m’arrête à la Chine, c’est que je suis pressée. Je pourrais multiplier les exemples. Quant aux femmes qui sont, dans leur immense majorité, esclaves parmi les esclaves sur cette terre, elles continuent, par chance, à recourir à ces dons de docilité et de modestie qui suscitaient déjà votre enthousiasme à l’époque. Seules celles qui ont acquis, depuis peu et en petit nombre, ce qu’il faut bien appeler de l’instruction, se plaignent, surtout aux postes les plus élevés et les plus qualifiés, puisque c’est là qu’elles sont le plus discriminées. Les différences de traitement qui persistent à dépasser l’entendement disent de nos mœurs davantage que nos plus beaux discours sur les sciences de la vie quotidienne et l’art de noyer le poisson. Mais allons-nous, pour si peu, jeter une ombre au tableau?

     Veuillez souffrir encore qu’avant d’en venir à de plus tendres rêveries, je vous dise mon admiration d’avoir si bien su douter. Car enfin, ce bonhomme des bois, votre sauvage initial, vous avez surtout craint qu’il n’ait jamais existé, n’est-ce pas ? Eh bien vous aviez raison ! Nous ne venons pas du sauvage, très cher, au contraire, nous y allons ! On vous a moqué, je m’en garderais, parce que votre homme de la nature, vous l’avez trouvé bon. Votre plume aura glissé, voilà tout, emportée par l’imagination. J’ai sur vous l’avantage d’un siècle ou deux, en particulier du vingtième, dont je vous recommande l’herborisation. Nous avons payé cher la leçon, et savons désormais que le sauvage n’est ni bon, ni mauvais. Mais sauvage, oh ça oui ! oh combien ! oh comment !

     La vérité exige toujours sa rançon. J’ai confiance en vous et sais que vous comprendrez qu’en son nom, nous soyons contraints de modifier l’une de vos célèbres injonctions. L’heure est arrivée, Jean-Jacques, où ce sauvage, nous pouvons sans hésiter le confondre avec l’homme que nous avons sous les yeux.

© catherine lovey, janvier 2012

Ce texte est paru dans le journal littéraire le persil, en 2012, dans le numéro spécial Rousseau et moi. Il a été lu lors d'une soirée organisée auprès de la Maison Rousseau de la Littérature à Genève.