Statistiques et probabilités

 

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     Statistiquement, la quasi-totalité du monde et presque l’ensemble de l’Europe ne vit pas à Paris. Oui, je sais, c’est difficile à croire. Avant d’être à Paris, il faut donc y aller, et même en revenir. Surtout si l’on souhaite écrire quelque chose sur son rapport à Paris. Si on ne le désire pas, on peut rester chez soi et écrire des pages à propos du percement des tunnels dans les Alpes.

     Pour nous autres, les Suisses de la Suisse romande (à ce stade, je me demande si ce « nous autres » se justifie ici, en raison de notre individualisme forcené, à l’anglo-saxonne, si vous voyez, les expressions collectives ne sont pas trop notre genre, ni les mouvements sociaux, les espoirs fous, les utopies, nous, c’est plutôt chacun son chapeau, le parapluie dans l’autre main et bonnes salutations à Madame) bref, c’est en voisin que nous nous rendons à Paris. Un peu comme Marie, mère de Jésus, visitait sa vieille cousine Élisabeth, la maman de Saint Jean-Baptiste. Ces deux femmes bibliquement fières de leur fils aimaient à les comparer l’air de rien (penser à trouver un exemple plus percutant) et l’une s’en allait donc saluer l’autre, en voisine aimable et patiente, comptez trois heures et demi depuis Genève, en moyenne quatre, puisque la quasi-totalité des Suisses romands ne vit pas au bout du lac. Un voisin qui met plus de quatre heures pour arriver chez vous, voire cinq, voire six, si l’on inclut les retards dus aux grèves, aux fouilles des corps et des attachés-case, et imputables également à d’autres types de raisons comme, par exemple, des retards inexplicables, est-il encore un voisin ? Je suis en train de me poser cette question dans le train quand l’enfant dit :

     – Papa, j’ai envie de vomir.

     Nous partageons un compartiment à quatre. En face, un père et son fils. Le père lit L’Equipe avec des écouteurs sur les oreilles et, toutes les 23 secondes, un message arrive sur son téléphone multimédia. L’enfant est pâle. Toutes les 23 secondes, sans lâcher le journal ni ôter ses écouteurs, le père consulte sa messagerie. À côté de moi, un autre voyageur dort, à l’ancienne.

     – Papa, j’ai mal.

     Tout à l’heure déjà, le garçonnet ne se sentait pas bien. Il s’était plaint. Le père avait alors saisi du bout des doigts une bouteille de Pepsi mal refermée et le liquide gazeux avait arrosé leurs places ainsi qu’une partie de la tablette commune. Comme je venais de manger un sandwich et que mon sens pratique est assez développé (je préfère ne pas parler d’une façon prématurée de mes capacités d’anticipation, mais j’avais tout de suite repéré le bouchon suspect sur la bouteille), j’avais tendu au père plusieurs serviettes dont il s’était servi pour éponger du bout des doigts, et dans les grandes lignes, le liquide brun. Mon voisin assoupi avait sursauté. Puis il avait, lui aussi, proposé une serviette tirée de son sachet de victuailles. Son bras était resté suspendu durant plusieurs secondes, en vain. D’une main lâche, le père avait refermé la bouteille au tiers pleine et l’avait reposée près de la fenêtre, à quelques centimètres de mon clavier. Aussitôt, j’avais empoigné mon ordinateur pour le coincer sur mes genoux, me retrouvant dans l’impossibilité physique d’écrire, ce qui ne serait pas arrivé en première classe, où les espaces prévus sont généreux, les causes et les conséquences entendues, et où ceux qui remplissent des tableaux Excel peuvent continuer à le faire, quoi qu’il arrive. 

         Après l’épisode Pepsi, et tandis que la bouteille brinquebalante menaçait mon ordinateur que je considère comme un prolongement de mon corps, ce qui intéresserait les psychanalystes et constituerait un argument de vente pour les fabricants, le père et le fils avaient pris la direction du bar. À peine debout, l’enfant s’était senti plus mal encore. Son estomac s’était apparemment tordu et des hoquets de renvois s’étaient succédés le long de son œsophage. Les toilettes toutes proches étant occupées, j’ignore où l’enfant a vomi, en tout cas pas sur les chaussures de son impassible père. Il m’est apparu qu’un homme un peu moins détaché des événements courants de la vie aurait emporté son journal avec lui, songeant par avance au confort de son fils, à celui des passagers et aux multiples restructurations ayant frappé les équipes de nettoyage dans les trains.

     C’est à ce moment précis que mon voisin m’a jeté un regard non significatif, juste avant que ses yeux ne se referment. De mon côté, j’ai reposé l’ordinateur sur l’extrémité de la tablette. Après les virus et l’incompétence, les liquides constituent la plus grande cause mortelle des ordinateurs portables, les statistiques sont sans appel. Il suffit d’un café renversé sur le clavier, même sans sucre, et plus personne ne veut rien entendre parmi les réparateurs et surtout les assureurs. Des warnings figurent sur tous les modes d’emploi, y compris sur les versions rédigées en franco-coréen, pas de Big Mac au-dessus des claviers svp, ni de boisson ! La cigarette n’est déjà plus mentionnée, si bien que nos descendants pourront situer notre époque sans gaspiller du Carbone 14.

     Mais voilà que déjà, le père et son enfant cireux reviennent. L’homme a fait des achats au bar. Il dépose sur la tablette un petit sac en papier avec poignées et il en sort une bouteille de Coca Cola Zéro. L’enfant se tasse, puis se tord sur son siège. Il a mal. Il dit à son père qu’il a mal au ventre et le père extrait encore du sac un gobelet de café et aussi un Ragusa. Il déchire l’emballage cartonné de la friandise, puis l’aluminium, et croque dans la barre chocolatée.  L’enfant dit qu’il va vomir encore, il dit papa, j’ai envie de vomir, et c’est déjà la troisième bouchée de Ragusa sous les dents du père, fabrication suisse, entreprise Camille Bloch SA, sise à Courtelary, Jura bernois. Sans doute l’adulte va-t-il penser à tendre le sac en papier à l’enfant, afin qu’il vomisse dedans, mais il n’y pense pas, sur le sac, c’est écrit tout & bien, c’est le slogan du bar et des produits du bar, et même du ticket de caisse, le Ragusa est terminé, allons allons, dit le père à son fils, ça va aller, et les messages affluent sur l’appareil de l’adulte branché qui remet ses écouteurs et replonge dans L’Equipe.

     J’ignore pourquoi les chansons les plus douces reviennent en mémoire dans les moments les plus crus. La pluie pouvait bien s’acharner contre la vitre, mon voisin ronfler, le père s’abstraire, c’est un air de Paris qui s’est soudain échappé. J’ai souri à l’enfant malade et je crois bien qu’il a lui aussi entendu une voix pleine de regrets demander

où sont tous mes amants,
tous ceux qui m’aimaient tant,
jadis quand j’étais belle,
adieu les infidèles,
ils sont je ne sais où,
à d’autres rendez-vous.

 

© catherine lovey, janvier 2010

[Où sont tous mes amants, Fréhel (Paris 1891-1951)]

Ce texte est paru dans le journal littéraire le persil, numéro On s’offre Paris, mai 2010