Dans la mer noire

 

     Même les fois où j’ai failli mourir pendant mon adolescence, même ces fois-là ont duré une éternité. C’est seulement plus tard que tout s’accélère dans la vie et passe trop vite, à peine le temps d’une inspiration, d’une expiration. Mais durant cette période censée nous tirer hors de l’enfance, tout se traîne, comme dans un tunnel qui n’en finirait pas de zigzaguer. Même les chagrins d’amour zigzaguent, les envies, les détestations, et aussi ces moments « accidentels » où l’on sent que tout pourrait s’arrêter pour toujours, bien que rien ne soit clair à ce sujet, je veux dire au sujet de « pour toujours ».

     Ce jour-là de mon adolescence où j’ai failli mourir, tout était gris et noir. Les falaises qui tombaient à pic, la plage pleine de sombres cailloux, et la mer qui avait l’air de contenir du mauvais pétrole. À dire vrai, ce n’était pas la mer, mais l’océan, sur la côte ouest de l’Irlande. Il ne pleuvait pourtant pas. Peut-être que s’il avait plu, tout aurait été calme à l’intérieur de l’eau. À cette époque, j’ignorais presque tout de la mer et des océans. J’ignorais surtout la profondeur de leur respiration. J’avais seulement pu constater qu’y nager n’avait rien à voir avec les sensations éprouvées dans les lacs de montagne. Tout est rude en altitude, mais les lacs n’y ont jamais beaucoup d’espace pour se fâcher et rouler sur eux-mêmes. Tandis que la mer, cette mariée faussement suave, a vite fait de se prendre les pieds dans sa traîne sans fin.

     Je m’étais éloignée du rivage. Là où je nageais, les vagues semblaient moins grosses, moins sales que celles qui venaient frapper le pied des falaises. C’était grisant de s’amuser avec elles, comme si c’était moi qui avais choisi de les rejoindre. Je me souviens du coup reçu en plein estomac, une lame longue, très coupante, lorsque j’avais pris conscience du danger, enfin compris qu’un impitoyable courant continuait à m’entraîner au loin. Tout de suite, il y avait eu cette sensation glacée jusque dans les os, parce qu’en l’espace d’une seconde, tout ce qui paraissait aventureux et délicieux était devenu ennemi. L’eau. Les vagues. Les falaises qui me regardaient déjà comme des pleureuses. Et le beau pays étranger, qui n’était plus qu’un étranger.

     Je me suis mise à crawler, la tête sous l’eau, hurlant que je ne voulais pas mourir, pleurant que je ne mourrai pas, avalant l’eau, puis ne l’avalant plus, luttant comme si je n’avais pas de souffle à reprendre, entraînée par le courant, cherchant à le couper autrement, et cherchant encore, jusqu’au moment où le rivage avait enfin semblé se rapprocher un peu, et s’était rapproché. Je ne saurais dire combien de temps tout cela a duré, si ce n’est une éternité. C’est seulement une fois hors de l’eau, exténuée, tremblante, que j’avais commencé à me reprocher mon inconséquence. Durant la traversée, toutes mes pensées s’étaient arrêtées, et c’est sans doute ce qui m’avait sauvée, car rien n’est plus paralysant que des pensées au cœur même du danger.

     Il m’arrive parfois de revivre cette scène irlandaise et de me demander si une telle conjonction d’instincts, celui de la survie, allié à ceux de la jeunesse et de l’inconscience, peut nous accompagner toute une vie. J’en doute. Sauf lorsque mon chemin croise celui d’adolescents, et que j’en viens à capter les ondes de leur implacable énergie. Je me dis alors que oui, que je serais peut-être encore capable de mettre la tête sous l’eau et de me sortir de là.
Avec un peu de chance.
Ou plutôt beaucoup. De chance, je veux dire.

© catherine lovey, Moscou, le 14 juillet 2017

Ce texte a été écrit dans le cadre de la sélection 2017 du Roman des romands > et figure dans le dossier pédagogique à destination des étudiants-lecteurs.