Russie. Appréhender sereinement les différences. Episode 1

 

De la difficulté de gérer les températures en Sibérie

© catherine lovey 2016

 

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     On dit que le climat sibérien est impitoyable. Et comment ! Mais pas du tout dans le sens où on l’entend depuis notre Europe occidentale, si prompte à fantasmer. La vérité, c’est qu’en hiver, les températures sibériennes, et russes en général, sont beaucoup plus insupportables à l’intérieur des bâtiments qu’à l’extérieur. Un comble ! Il existe pourtant une explication imparable à cet état de fait : dedans, tout est surchauffé. Partout. Tout le temps. À tel point que si, par malheur, vous n’avez pas pensé à mettre dans votre valise quelques vêtements légers à côté de vos fibres garanties pour le Pôle nord, eh bien le risque de suer jusqu’à l’inanition vous guettera davantage que celui de la congélation.

     Certes, une fois in situ, par exemple en novembre, dans une chambre de Sibérie centrale, où l’air vous brûlera presque comme en enfer, vous pourrez toujours vous acharner à démonter le système de réglage des radiateurs – j’ai parfois cédé moi-même à cette tentation – mais ça prend un temps fou et ça ne marche pas souvent. C’est d’ailleurs à ce genre d’indices qu’un voyageur lambda, pourtant peu au fait des données économico-stratégiques internationales, conclura de lui-même que la Russie est si riche en gaz et en pétrole qu’elle n’a pas eu besoin, en tout cas jusqu’ici, d’attirer la plus petite attention des autochtones sur la nécessité d’économiser l’énergie.

Sur les bords de la rivière Angara, qui est la seule à sortir de l'immense lac Baïkal. 7 novembre 2015.         © c.lovey

Sur les bords de la rivière Angara, qui est la seule à sortir de l'immense lac Baïkal. 7 novembre 2015.         © c.lovey

 

    Aussi frileux que des chats

     On croit facilement que les Russes sont des durs à cuire, capables de supporter n’importe quelle glaciation. J’affirme que la réalité est tout autre. Ils sont aussi frileux que des chats, et rien ne le démontre mieux que l’insupportable chaleur qui règne dans la plupart des appartements et bâtiments en hiver. Et si les citoyens de ce gigantesque pays sont en effet des durs à cuire, c’est pour la raison inverse de celle que nous entendons. Car ce sont les températures tropicales qu’ils affrontent en réalité sans broncher, aussitôt qu’ils pénètrent dans un transport public ou n’importe quel lieu étouffant, sans avoir le moins du monde besoin de déboutonner leur lourd manteau, relever leur chapka, défaire leur écharpe. 

 

    Panique à bord

     Dans les trains longue distance, j’ai assisté à des scènes invraisemblables qui m’ont fait défaillir, rien qu’à les regarder. Par 28 degrés (au moins) dans le wagon, voici que de solides gaillards qui, quelques minutes auparavant, traînaient encore en T-shirt et pantoufles,  se tiennent maintenant à la queue leu leu dans l’étroit couloir, grosse veste fermée jusqu’au menton, chapeau enfoncé sur la tête, sac de voyage à la main. Les voici prêts à descendre et à braver le froid, n’est-ce pas ? C’est donc que le train va entrer en gare d’une minute à l’autre, pas vrai ? La première fois où cela m’est arrivé, j’ai été prise de panique, car j’étais encore en pyjama, les cheveux en tous sens, mes affaires étalées sur la couchette. Ça y est !, j’avais sans doute compris les horaires de travers, et voilà que j’allais rater mon arrêt, me retrouver au diable vauvert…

     La provadnitsa responsable du wagon s’était empressée de me faire revenir à la raison. C’est qu’elle m’avait à l’œil, une étrangère, et qui voyage seule, pardi !, et elle avait dû répéter et répéter que notre train n’allait pas arriver sitchass-sitchass (à l’instant), mais sitchass très bientôt, c’est-à-dire dans quarante minutes, ou peut-être cinquante. Depuis, je ne panique plus dans les trains russes. Je sais que les distances sont longues, la notion du temps très élastique. Si bien que lorsque le couloir de mon wagon se remplit de voyageurs habillés pour affronter des - 30 minimum, j’anticipe que ces braves vont se tenir debout, serrés les uns derrière les autres dans cet étouffoir, absolument impassibles, absolument insensibles, durant tout le temps que je prendrai encore pour boire une dernière tasse de café, retirer et plier ma literie, la rendre à la provadnitsa, rouler mon matelas, ranger mon pyjama, m’habiller, me coiffer, prendre quelques notes ou lire tout un chapitre. 

 

    Froid sibérien de luxe

     Quant au froid, parlons-en ! Bien sûr, je ne peux témoigner que de mon expérience personnelle, affreusement restreinte, vu l’immensité de la Sibérie, et surtout subjective, puisque j’adore l’hiver. Eh bien, croyez-moi ou non, rien n’est plus agréable qu’un bon petit froid sibérien, par exemple du côté d’Irkoutsk et du Baïkal, rien n’est plus régénérant surtout. À condition d’avoir empilé les bonnes couches de vêtements (le trop étant, comme toujours, l’ennemi du bien), de s’être couvert la tête et d’avoir aux pieds des chaussures dignes de ce nom, rien ne pourra vous arriver, si ce n’est un ciel parfaitement bleu au-dessus de la tête, pourtant rare en novembre (mais je l’ai eu !), ainsi qu’une neige fraîche, crissant à point sous vos semelles, sans parler d’un air si cristallin qu’il en paraîtrait presque pur.

     Le thermomètre peut bien descendre au-dessous de 20, et plus bas encore en soirée ou au petit matin,  tout va merveilleusement bien, car il s’agit d’un froid très sec, autrement dit de la Rolls Royce du aglagla. Rien à voir avec la perversité de ces froids humides qui sévissent en d’autres contrées, s’insinuent en vous, puis se mettent à vous grignoter les articulations avant que vous n’ayez compris que vous étiez fait comme un rat.