Avez-vous déjà essayé de vendre, à 25 francs pièce, un objet qui ne se mange pas, ne s’utilise pas, ne rend aucun service et ne sert fondamentalement à rien ?

 

Si vous n’avez jamais tenté l'expérience, je vous la recommande !
Mais ne trichez pas !
Ce que vous vendez ne doit à priori servir à rien, rappelons-le.
Donc pas question de proposer des dessins, des méthodes pour aller mieux, des gris-gris, des épices pour la sauce tomate, de jolis marque-pages ou des paniers tressés.
Essayez !
Et si vous voulez vraiment jouer à ce jeu-là, demandez à 20 ou 30 voisins, collègues et amis de faire exactement comme vous, au même moment, à savoir tenter d’écouler sur le marché, contre la bonne petite somme de 25 francs, un truc inutile et qui ressemble furieusement au vôtre, en tout cas en apparence.
Amusez-vous bien !

Au bout du compte, peut-être comprendrez-vous mieux ce que cela représente, pour un écrivain, d’avoir son livre qui sort en cette rentrée littéraire 2016, en même temps que 560 autres – la moyenne courante est plutôt à 600 – et ceci pour ne rester que dans le domaine des romans écrits ou traduits dans une même langue : le français.

Comme vous êtes bons joueurs, ajoutez-y deux ingrédients :

          –      votre livre, si nouveau, si beau, n’a rien à voir avec les sujets chauds de l’actualité, genre djihad-attentats-burkini, ni rien à faire non plus avec les grands sujets qui intéressent tant, à savoir le meurtre, le viol, la sexualité des jeunes filles en fleurs etc.

          –      Considérez, de surcroît, que personne n’attend ce livre que vous publiez, parce que personne n’en a besoin, littéralement. Sans compter, et vous aurez l’honnêteté de l’admettre, que votre texte n’a pas pour vertu première de rendre heureux, ni même plus joyeux, celui ou celle qui va dépenser de l’argent pour l’acheter.

Alors, prêts à tenter le coup ?
Si oui, vous me redirez combien vous aurez réussi à écouler d’exemplaires, une fois que votre maman, vos meilleurs amis et vos plus sympathiques collègues seront passés à la caisse.
Oui, vous me le direz, j’y compte !

Et après cela, au moment d’acheter ou d’emprunter un livre, vous cesserez à tout jamais, j’en forme ici le vœu, de vous préoccuper de savoir si cet ouvrage rencontre beaucoup de succès ou non, ainsi qu’on a tendance à le faire si tragiquement de nos jours.
À l’avenir, je parie que vous vous intéresserez aux textes littéraires pour ce qu’ils sont avant tout, à savoir des œuvres individuelles, singulières, qui vous proposent d’établir avec elles une relation unique, sur l’un des rares territoires qui peut encore se prévaloir d’avoir un rapport avec la liberté .

Un merci infini à tous les lecteurs qui n’hésitent pas à prendre le risque de la découverte, au nom de la liberté !

Et une suggestion de lecture : Le dictionnaire égoïste de la littérature française >, de Charles Dantzig.
Peu importe les bons points que Dantzig distribue à Proust, et les mauvais à Rousseau. En sa compagnie, on fait une balade vivifiante à travers des œuvres et des destinées d'écrivains. Par la même occasion, on prend conscience que la lecture, c’est aussi ce qui fait un homme, ce qui fait une femme!

© catherine lovey, le 9 septembre 2016

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