Est-ce que vous n’en avez pas marre d’écrire, parfois ?

[question adressée par François B., Bâle ]

 

Cher François,
je vous remercie de vous en inquiéter.
Et je me demande quelle réponse vous rassurerait le plus… Un oui ? Un non ?
Qui sait si vous n’êtes pas de ceux qui pensent que les écrivains sont des humains comme les autres, lassés parfois de leur boulot, de même que les vendeurs d’assurances peuvent en avoir ras le bol de leurs contrats, les coiffeurs des cheveux, les architectes de leurs plans sur la comète. Ou alors, peut-être faites-vous pas partie de ces gens aux yeux desquels les écrivains sont de grands malades, tout à fait inguérissables, ne cherchant d’ailleurs surtout pas à guérir, à l’image d’autres artistes incapables d’occuper le temps qui leur reste autrement qu’en continuant à peindre ou à composer…

Mais vous attendez une réponse, pas vrai ?, plutôt que je vous noie sous des suppositions.
Ma réponse, c’est donc non.
Non, je n’en ai pas marre d’écrire. Pas même certains jours.
J’ai, au contraire, l’impression d’avoir fui trop longtemps le fait d’écrire. Par bravade, d’abord. Puis beaucoup moins bravement par la suite, lorsque la vie s’en est mêlée, ses obligations, ses noix qu’il fallait sans cesse enfiler sur un bâton.
Il faut beaucoup de temps pour écrire.
Beaucoup de temps vide et mort, aussi.

J’en profite pour indiquer que lorsque j’utilise le verbe écrire sans complément, je sous-entends automatiquement écrire de la littérature. Sinon, j’ai pour habitude de préciser : écrire des articles journalistiques, des rapports, des essais etc. Il faut donc beaucoup de temps, non seulement pour écrire, mais aussi pour ne pas écrire, qui est une forme d’écriture, je vous l’assure, pour lire, se mettre en condition d’écrire, rester dans cette condition sur un temps très long, quoi qu’il arrive autour de soi. Et aussi pour réééééééééééécrire, et souvent détruire.
Donc du temps.
J’ai remarqué une chose peu à peu : ce temps ne supporte pas bien le partage. La dissolution. Le minutage. Le comptage. Le découpage. La distraction. Le bruit. Les bip-bip et ding-dong. Il passe très mal du coq à l’âne. En tout cas chez moi. Il est vrai que, par le passé, j’ai pu écrire des articles journalistiques et revenir à un texte littéraire dès que l’occasion se présentait. Aujourd’hui, je ne peux plus. En tout cas pas simultanément.
Est-ce l’âge, ou plutôt que je ne le veux plus ?

Alors non, je ne n’en ai jamais marre d’écrire.
Mais il m’arrive souvent d’être tourmentée par ce choix que j’ai fait, et qui a demandé beaucoup de sacrifices (pas seulement à moi, à mes proches aussi) et continue à en demander. Il se trouve qu’en dépit des apparences, j’aurais besoin de quelques certitudes, moi aussi. De ne pas trop m’inquiéter à propos de demain, par exemple. Et de plus tard. Or, de ce point de vue, le choix de l’écriture me met au comble de l’angoisse presque tous les jours. Si bien qu’il m’arrive encore d’être tentée, tout à fait sérieusement, de laisser tomber, afin de reprendre une vie plus conventionnelle et « sûre », si l’on peut dire, quitte à ce qu’elle soit plus lassante, et cette fois-ci, jusqu’à ce que mort s’en suive.

Sous le coup des soucis, j’aime passer en revue des jobs que je pourrais exercer.  Leur vertu première – outre la plus essentielle, qui consisterait à m’apporter un revenu régulier et des points de cotisation aux assurances et à la retraite – serait de ne surtout pas me prendre la tête, intellectuellement parlant, tout en ne m’épuisant pas trop sur le plan physique. Car du point de vue de la prise de tête et de l’épuisement, l’écriture pourvoit à tout, merci beaucoup.

J’ai donc imaginé un poste de matelot de troisième classe, du genre qu’on oublie facilement au fond de la cale, avant de me dire que ça ne doit plus exister, des jobs pareils, qu’on me ferait inévitablement trimer à journée faite, tout en déduisant de ma paie une somme quasi confiscatoire pour ma couchette et ma pitance. J’ai alors envisagé un boulot de gardienne de cabane en altitude, avant de visualiser les interminables journées de mauvais temps, sans compter la fréquentation obligatoire de tous ces cinglés de l’exploit qui me donnent la chair de poule, rien que d’y penser. Par dépit, je me suis donc vue en veilleuse de nuit dans un EMS n’acceptant que des pensionnaires âgés et gros dormeurs, mais j’ai craint que mes tournées d’inspection dans ce genre de couloirs et de chambres ne finissent par me tomber sur le moral. Bien sûr, je sais que l’idéal serait un job de chat de compagnie, sincèrement, François, je m’y verrais bien, mais là encore, j’ai peur qu’il ne s’agisse d’une ambition irréalisable dans cette vie.

Si bien qu’après avoir tout mesuré et pesé, je me suis en quelque sorte rabattue sur le seul travail possible : concierge.

Je parle d’une concierge à l’ancienne, mais qui jouirait d’un confort contemporain : petit immeuble charmant situé dans un quartier calme proche d'un lac ou, au pire, d'un fleuve, véritable loge à disposition, sise à l’entrée, bien équipée, avec bureau, bibliothèque, imprimante, machine à café et connexion wifi, obligation de procéder à de légers travaux de nettoyage à un rythme hebdomadaire, pas de jardinage et, pour le reste, accueil aimable des locataires dans leurs langues respectives, sourires, compliments, petits services rendus, éventuellement garde du courrier des absents, bref, ce poste comportant également la jouissance d’un appartement de taille raisonnable et bien éclairé à l’étage.
Or, cher François, voilà que je me suis laissé dire que je rêvais la bouche ouverte, autrement dit, que je pouvais toujours courir pour dégotter, de nos jours, pareil emploi rémunéré, pourtant si compatible avec une vie d’écrivain.

S’agit-il d’une simple rumeur malveillante ?
Je m’applique à le croire et, tout en vous remerciant pour votre question, je vous prie de ne pas hésiter à m’adresser un nouveau petit signe, si d’aventure vous entendiez dire, dans votre immeuble, ou pourquoi pas dans votre quartier à Bâle, qu’on est à la recherche d’une de ces âmes bienveillantes, inévitablement dotée du sens de l’ordre et de la propreté.

 

Une suggestion de lecture : le très controversé Guide des 4000 médicaments utiles, inutiles ou dangereux > des Pr Philippe Even et Bernard Debré.
Voici une lecture tout à fait idéale dans une loge de concierge. Fort instructive, et qui supporte les nombreuses interruptions occasionnées par les questions des locataires. De plus, qui peut se vanter de ne jamais prendre de médicaments, surtout dans un immeuble de location ? Ainsi, outre des services typiques de conciergerie, vous serez à même, plutôt que de persifler dans le vide, de fournir à vos clients de véritables informations concernant leur santé. Sans compter toutes les économies qu’ils réaliseront grâce à vous, en se passant désormais d’un grand nombre de pilules et tubes de pommade.

© catherine lovey, le 25 novembre 2016

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