Bukowski conseille à ceux qui n’arrivent pas à écrire sans sollicitation de leur cœur, esprit, bouche et tripes, de ne pas écrire. Il conseille la même chose à ceux qui écrivent pour l’argent et la gloire, ou encore pour mettre des femmes dans leur lit. Et vous, pour quoi écrivez-vous ? Pour mettre des hommes dans votre lit ?

[question adressée par Léo T., région lausannoise]

 

Cher Léo,
vous en avez de ces lectures ! Ce cher vieux Bukowski, jamais loin de sa gnôle, d’une paire de fesses à tripoter, d’une injure à lâcher, ça me fait penser que je n’ai rien lu de lui depuis un bout de temps et, du coup, votre question va remettre quelques-uns de ses textes à mon ordre du jour. 

Vous noterez que, sous la plume de ce sage, comme sous celle de très nombreux autres, le cas de figure où une femme écrirait pour mettre des hommes dans son lit n’est tout simplement pas envisagé. Est-ce à dire qu’aux yeux de ces mâles tendance alpha, les dames sont bel et bien faites pour être flanquées dans des lits et pas du tout pour tenir un crayon ?
Contentons-nous, aimables comme nous savons l’être, d’envisager que les grandsécrivains, pourtant présumés connaisseurs du genre humain, ne sont pas toujours immunisés contre une sidérante étroitesse d’esprit.

Une caractéristique qui m’a toujours amusée dans les écrits de certains de ces pourvoyeurs d’une littérature à base d’organes et de tripes, et dont la plume se révèle souvent leste, virile et très-très arrosée, c’est leur obsession du sexe. Mais pas n’importe lequel. La version la plus priapique de l’exercice, disons. À croire qu’ils ont passé beaucoup plus de temps dans leur vie à forniquer qu’à se battre avec des phrases sur une machine à écrire. N’est-il pourtant pas de notoriété publique, et ceci depuis l’époque des tribus prébibliques, que les grands amateurs de tord-boyaux sont les pires camarades de lit qui se puisse trouver ? Au point que pour d’innombrables femmes, momentanément lassées des choses du sexe à travers l’histoire, ce genre d’hommes a toujours représenté la garantie d’un sommeil sain et profond, à défaut de pouvoir s’offrir un matelas hors de prix et promettant les mêmes effets.

M’est avis qu’il serait temps, pour la recherche littéraire, de tester quelques hypothèses sérieuses. En voici une : se pourrait-il que plus un écrivain parle du sexe dans ses textes, et moins il a eu l’occasion d’explorer ce territoire dans toute son étendue, à la fois vertigineuse et réciproque ? Se pourrait-il même que moins il s’y adonne avec satisfaction dans sa vie de tous les jours et plus il se laisse aller à compenser dépits, frustrations, voire impuissance, à l’aide d’une plume pour le coup – et enfin – saisissante ?

Mais revenons-en à votre question, cher Léo, car sinon, vous allez croire que je cherche à y échapper, ce qui n’est pas tout à fait le cas. Je vous répondrais donc en toute franchise, et non sans frissonner, que si j’écrivais pour mettre des hommes dans mon lit, je ferais mieux d’arrêter tout de suite, tant le constat d’échec est sans appel.
À moins que je ne sois aveugle ?
À moins que les hommes qui m’envoient des signes lorsqu’ils viennent à des rencontres littéraires pour accompagner leurs épouses, amies et amantes – toutes grandes lectrices – le fassent si discrètement, si timidement, qu’avec ma vue qui baisse et mon refus de chausser des lunettes en public, je ne passe à côté de mille torrides aventures, pitoyable taupe que je suis ?
Ou ne se pourrait-il pas plutôt que les hommes ne soient pas franchement emballés par les femmes qui écrivent ?
Allez savoir s’ils ne préfèrent pas écrire eux-mêmes, afin d’attirer dans leur lit des pimprenelles qui se laissent volontiers impressionner par des génies, quitte à ce qu’ils soient aussi moches, méchants, bourrés, et aient des dents aussi jaunes que Charles Bukowski ?

Bien sûr, il serait temps que je dise ici que je me fiche de savoir si des hommes veulent venir ou non dans mon lit puisque, de toute façon, je n’écris pas pour les y mettre.
Étant entendu que ça me ferait quand même plaisir que certains y songent…
Mais de là à envisager qu’ils y songeraient bel et bien – et avant tout – parce que j’écris, et non pour mes beaux yeux ou tout autre solide argument charnel, ce serait, cher Léo, un cas de figure tellement improbable que ça m’en boucherait un coin.

La vérité, c’est que je manque peut-être, comme tant de petites filles devenues grandes, d’exemples – ne serait-ce qu’un seul – pour pouvoir m’imaginer qu’à l’instar d’innombrables écrivains masculins, les femmes qui écrivent attrapent elles aussi, collatéralement, des papillons. Plus précisément, pour pouvoir m’imaginer que ces lépidoptères qu’elles captureraient, non parce qu’elles sont jeunes et désirables, mais bel et bien parce qu’elles écrivent, seraient des amants dignes d’attention et d’affection. Et pas du tout des vauriens, des profiteurs, des glandeurs, des castrateurs, des jaloux, des dominateurs et autres empêcheurs de vivre et d’écrire, ainsi que cela est arrivé à pas mal de consœurs en littérature, à tout le moins si l’on en croit leurs biographies pas tout à fait enchantées sur le plan de la vie privée… 

Le monde n’est pas toujours bien fait, cher Léo, ni même équitable, je crois avoir déjà eu l’occasion de le relever dans d’autres de ces Questions qui tuent >
Est-ce une raison pour abandonner son clavier et tout espoir ? Bien sûr que non !
Est-ce une raison pour ne pas lire les écrits de ces Messieurs qui n’ont pas été torturés que par des questions d’écriture ? Certainement pas !
Dont acte !
En vous souhaitant une très bonne suite de lectures, avec ou sans tripes.

 

Un suggestion de lecture : Évidemment l’adresse de Charles Bukowski à tous ceux qui veulent devenir écrivain > À quoi l’on peut ajouter le fumet assez vif, et dans tous les cas sans concession sur le plan de la « poésie » de la vie, de son Ragoût du septuagénaire > dans lequel on trouve des dialogues du style :
Harold but une petite gorgée, reposa sa tasse.
– Je croyais qu’il ne voyait plus personne ?
– Tu plaisantes ! Il voit presque toutes les foutues bonnes femmes qui lui écrivent ou lui téléphonent. Il s’efforce de les soûler, leur fait des promesses, leur raconte un tas de mensonges. Puis il se jette sur elles et si elles ne cèdent pas, il les viole.
– Comment justifie-t-il tout cela ?
– Il prétend qu’il a besoin de matériau pour ses écrits.

© catherine lovey, le 9 décembre 2016

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