Durant un récent voyage, j’ai eu l’occasion de lire quelques romans très en vogue. J’y ai découvert des pages d’une indigence indécente, mal écrites, torchées à la va-vite, bref nullissimes. Voici donc ma question : pour avoir du succès, être un piètre écrivain constitue-t-il un avantage ? Ou, si vous préférez : est-il nécessaire d’écrire comme un pied pour vendre ?

[question adressée par Micha W.]

 

Cher Micha,

de la question qui tue, nous sommes, à l’évidence, passés à la question assassine. Tant mieux ! De plus, afin de cultiver le goût très développé du public actuel pour le crime et le mystère, je ne vais pas dévoiler ici les noms des écrivains contemporains qui vous ont inspiré ces commentaires radicaux et cette question. Des indices suffiront, qui feront travailler les cervelles : grosses ventes, statut d’écrivain reconnu tous azimuts, palmes académiques et autres boutures florales permettant à ces personnes d’apparaître au sommet de la pyramide « littéraro-intellectuelle » et, bien entendu, de figurer dans des jurys importants décernant des prix non moins importants supposés récompenser des ouvrages de littérature, et non pas de la prose pour cerveaux lobotomisés, comme on aurait pu le supposer. 

Depuis ma lucarne, qui ne donne volontairement pas sur ce genre de paysages, tout en permettant d’y jeter de temps à autre un regard lucide, votre question m’apparaît comme une excellente nouvelle. Elle témoigne de ce que vous vous êtes aperçu de l’effarante médiocrité de certains de ces ouvrages pourtant célébrés. Non pas que je vous prenne pour un aveugle, cher Micha, loin s’en faut, mais parce que votre réaction, qui me paraît évidente, survient en réalité si rarement que les bras me sont tombés depuis longtemps. Sans compter que je ne vois guère de raison de les relever. Expliquons-nous :  je fais partie de ces gens qui partent du principe que nous sommes, en moyenne, tous dotés de capteurs capables de nous faire entrevoir, même si nous ne sommes pas des spécialistes de ces diverses matières, si le soleil brille ou s’il pleut, si quelqu’un nous aime ou nous déteste, si vingt personnes se trouvent dans cette pièce ou plutôt deux cents et, pour tout dire, si un texte est bon, à tout le moins digne d’être lu, ou s’il ne l’est pas. Je sais que nombre de philosophes et d’écrivains se sont appliqués à remettre en question nos perceptions de la réalité, quand ce n’était pas la réalité elle-même, ce en quoi je les félicite, mais au bout du compte, je n’en ai jamais lu un seul qui, se trouvant l’estomac vide, ou malheureux, ou sans argent, soit allé jusqu’à prétendre que telle n’était pas la réalité. 

À partir de là, il est tentant de s’attendre à ce que, face à un très mauvais texte, voire à un texte pitoyable aussi bien sur la forme que sur le fond, une partie du public, – à fortiori de celui qui prétend aimer lire – s’en détourne fissa. Or, c’est l’inverse qui se produit. Et ceci de plus en plus souvent. La médiocrité a certes toujours pu répandre ses bienfaits sans rencontrer beaucoup d’obstacles auprès de ceux qu’on aime à qualifier de grand public. Elle avait néanmoins tendance à se heurter à des barrières, incarnées par diverses autorités, qu’il s’agisse d’individus cultivés, d’institutions, de maisons d’édition, d’académies, de critiques spécialisés, de jurys etc. qui se montraient capables, quitte à le faire haut et fort, et quitte à se tromper, de remettre les choses un peu à leur place.
Où diable ont-ils donc tous disparu ?
Un grand coup de simplification semble avoir été donné, et pas seulement dans les domaines artistiques, afin que ne prédomine plus qu’un seul critère capable de témoigner de l’excellence, à savoir le chiffre, et plus particulièrement le chiffre de vente. Critère devenu très convaincant, y compris auprès de ceux qui devraient assez peu se soucier de ce genre de données, pour s’occuper plutôt du fond, disons par exemple des questions de langue et d’art.  À cela s’ajoute que les écrivains contemporains qui peuvent se prévaloir de véritables exploits chiffrés n’ont mystérieusement rien à voir, mais vraiment plus rien, à quelques exceptions près, avec les successful Victor Hugo ou Honoré de Balzac. Ils relèveraient plutôt de ces personnages de bonimenteurs et autres charlatans qu’on trouve dans les bandes-dessinées classiques.

Les chiffres de l’édition française témoignent d’une manière significative de cette évolution, en voyant s’effondrer le nombre des ouvrages qui, il n’y a pas si longtemps, pouvaient encore se vendre sans trop de problème autour des 30'000-40’000 exemplaires. Ces livres constituaient, pour le domaine de l’édition, ce que les classes moyennes sont à nos sociétés démocratiques : des socles de stabilité ainsi qu’une garantie de bonne, voire d’honorable qualité. Or, qu’observons-nous ? Dans nos pays, les classes moyennes se désagrègent, s’appauvrissant inéluctablement depuis au moins deux décennies. Pendant ce temps, un pourcentage infime de bien portants se retrouvent toujours plus riches, si bien que les populismes les plus grossiers, dénotant tous d'une absence totale de pensée et de nuances, empruntent désormais des boulevards. Dans l’édition, les tirages moyens disparaissent eux aussi au profit de quelques poignées de bestseller emportant tout sur leur passage, tandis que grossit sans fin la classe des auteurs déjà pauvres, parce que peu diffusés, rejointe par ceux qui s’appauvrissent en masse.
Je ne peux m’empêcher d’être frappée par ce parallélisme « éditorialo-démocratique ». J’en suis d’autant plus frappée que si je persiste à établir une forte relation entre la chose littéraire et l’art de la langue, j’en établis également une entre la littérature et notre capacité à percevoir, à penser, à appréhender la complexité, et surtout à entretenir un sens de la liberté et de l’individualité, en dépit de tout ce qui vise à les anéantir.

Ma réponse à votre question, et même si elle m’en coûte, sera donc un oui, je le crains. En particulier si l’on considère le mot succès tel qu’il s’entend obligatoirement de nos jours, à savoir gros, énorme, incroyable.
En tant que lectrice, je n’en reviens d’ailleurs pas, d’une part, du nombre d’auteurs découverts avec intérêt par le passé, et qui n’écrivent plus aujourd’hui, ou ne sont plus publiés ou republiés et, d’autre part, du nombre de ceux qui, prometteurs, se sont mis à nous servir des bouillies de plus en plus infâmes, et pas seulement ça, mais de surcroît avec la régularité d’une chaîne de montage parfaitement robotisée.
En tant qu’écrivain, je sais aussi bien qu’un peintre qu’on peut passer des jours et des jours à préparer son fond, ses couleurs, ses motifs, ses gestes, et tout recommencer, de la même façon qu’on peut faire de grosses taches sur la toile, directement depuis le tube. Il se trouve que les grosses taches demeureront ce qu’elles sont, quoi qu’on puisse raconter pour emballer les critiques et le public, de la même façon qu’un texte qui n’a pas été écrit restera non-écrit, dusse-t-il se vendre en masse.
Heureusement, nombre de romans beaucoup moins en vogue que ceux qui ont provoqué votre colère offrent de stimulantes lectures. Il faut juste les chercher. Car oui, on les trouve encore !

 

Une suggestion de lecture : Confitures de culture, le blog de Pierre Jourde >
Une fois n’est pas coutume, voici un blog en lieu et place d’un livre.
Je le recommande chaleureusement, sous prétexte, imaginez-vous ça ! qu’on peut y faire de très intéressantes lectures. D’accord, pas d’accord, là n’est pas la question. C’est argumenté, bien écrit, sans compter que le doigt est souvent mis sur des points volontiers éludés ailleurs. J’y ai même constaté qu’en moyenne, les commentaires sont d’un niveau bien plus élevé que ceux qui ont cours sur d’autres blogs littéraires. Pierre Jourde est un écrivain, par ailleurs aussi professeur d'université et critique littéraire. Il offre, autrement dit, la promesse d’une vision personnelle mais aussi panoramique. Le texte polémique intitulé « Comment se faire des amis » du 1er février – et qui n’est pas sans écho, dans sa thématique, avec celle abordée par cette question qui tue No 25 – est suivi, si vous remontez le blog, par un « Mea culpa » paru le 12. Des nuances, encore des nuances ! Par les temps qui courent, c’est peu dire qu’elles sont bienvenues et honorent leur auteur. Bonnes lectures !

© catherine lovey, le 24 février 2017

Vers la question qui tue No 26 >
Pourquoi une telle série de chroniques ? Par ici la réponse >