Je suis une lectrice qui garde longtemps dans sa tête les personnages de fiction, par exemple la Gervaise de Zola, la Merteuil des Liaisons dangereuses, le Julien Sorel du Rouge et du Noir, le Wallander d’Henning Mankell, et tant d’autres qui sont parfois presque plus réels que les gens que je connais. Et je me demandais, mais je ne sais pas si vous pouvez répondre, comment ça se passe pour un écrivain qui invente des personnages. Est-ce que c’est facile, par exemple pour vous, de commencer un autre livre avec de nouveaux personnages et d’oublier ceux de vos histoires précédentes ?

[question adressée par Adrienne A. ]

 

Chère Adrienne,

Bienvenue au Club ! Je veux parler du club de ceux pour qui la fiction est parfois plus forte que la réalité, ou en tout cas aussi forte. Au point qu’ils finissent par ne plus très bien les distinguer, et par passer pour de doux rêveurs, sinon de doux cinglés…

Je ne peux que vous donner une réponse très personnelle, car j’ignore comment font les écrivains – en général – avec leurs personnages. Certains d’entre eux se sont sans doute déjà exprimés d’une façon approfondie sur cette question, sans compter qu’il doit exister plein de recherches universitaires traitant de ce sujet. Ou peut-être pas ?

Jusqu’à maintenant, j’ai rencontré deux types d’écrivains – par conséquent bien vivants – avec lesquels j’ai parfois eu l’occasion de discuter de cette question. Sauf qu’elle ne s’est jamais articulée d’emblée autour du mot « personnage » mais plutôt autour des notions de « fiction» et d’« autofiction ». Dans mon échantillon, les plus nombreux sont ceux qui pensent qu’un écrivain n’invente rien du tout sur le fond, qu’il se contente de parler essentiellement de lui et des gens qu’il connaît, quitte à se dissimuler sous un Stefan ou une Églantine d’emprunt. Et qu’au mieux, il brouille les pistes, en prétendant écrire un « roman », alors qu’il est juste un scribe de la réalité, transposée par l’écriture. Une minorité seulement de mes interlocuteurs croit à la possibilité de la fiction, dans le sens où ils se sentent capables d’inventer une histoire (qui n’a rien à voir avec de la science-fiction) dans laquelle évoluent des personnages qui ne sont pas l’ombre portée d’eux-mêmes, ni de leur mère, grand-mère, veau, vache et cochon.
Vous allez sans doute en profiter pour me demander où je me situe moi-même, si c’est avec les bolchéviques de la majorité ou les menchéviques de la minorité, sachant que ces derniers ont historiquement tendance à perdre les combats… Eh bien puisque c’est vous, chère Adrienne, qui posez la question, je vous avoue que telle une bonne Suissesse, neutre de la tête aux pieds, disons encline à l'art diplomatique, je me situe entre deux. Avec une tendance à pencher assez nettement du côté des menchéviques. Oui, vers ceux-là mêmes qui prétendent, avec beaucoup de sang-froid, inventer des personnages, parmi lesquels se trouvent des individus plus vrais que nature, mais qu’ils ne connaissent pas, et qui vont jusqu’à leur échapper en grande partie.
Voilà, c’est dit.
Pourtant, les bolchéviques ont raison de se méfier. Un écrivain, aussi doucement cinglé soit-il, vit comme tout le monde, ici et maintenant, pourvu d’un corps qui vieillit, frissonne, ronronne, et aussi de cheveux qui se salissent. Il se retrouve de surcroît entouré de semblables dotés des mêmes caractéristiques. Or, l’écrivain apprécie beaucoup qu’autour de lui, d’autres veuillent bien se dévouer pour vivre leur vie et faire leurs conneries (contrairement à lui-même, confiné plus souvent qu’à son tour entre quatre petits murs, devant un clavier silencieux) afin qu’il puisse tout bien observer au millimètre, car tel semble être son incurable penchant. Qui sait s’il ne finit pas par se servir – un peu, beaucoup – de ces malheureuses observations pour les mettre en mots, phrases et paragraphes, hein ?

Je viens de réaliser, en lisant la correspondance de Tchekhov, qui nous a été livrée en français sous une forme plus étoffée que d’habitude (et que j’ai recommandée à la lecture dans la Question qui tue No 18 >) que l’un de ses bons amis, un homme dûment marié, n’avait pas pu s’empêcher d’entamer une liaison avec une jolie dame à laquelle Anton Pavlovitch était aussi très lié. Ces ceux-là avaient fini par avoir une petite fille. Le Monsieur avait donc abandonné la mère et l’enfant, sans doute parce que c’était trop compliqué, et la petite fille était morte en bas âge. Ça alors !
Est-ce que ça ne nous rappelle pas quelqu’un, chère Adrienne ?

Nous n’allons pas épuiser le fascinant sujet soulevé par votre question aujourd’hui. Pour ma part, je me sens rassérénée rien qu’en pensant à des lecteurs dans votre style, aux yeux desquels Julien Sorel, ou qui vous voulez, n’a rien d’une créature de papier. Pour moi non plus, les personnages ne sont pas juste enfermés dans des pages. Pas plus que ne le sont ceux auxquels j’ai donné vie, si j’ose cette expression. Ils continuent à vivre. Tous. Je pense à eux souvent. Y compris lorsqu’ils ne sont pas très fréquentables… Quant à savoir s’il m’est facile de passer de l’écriture d’une fiction à une autre, la réponse est non.
Pas du tout.
Du tout.

 

Une suggestion de lecture : La tragédie comique, trilogie sur le théâtre, d’Eve Bonfanti et Yves Hunstad >
De fait, je devrais d’abord recommander les incontournable Six personnages en quête d’auteur de Luigi Pirandello, si habiles à brouiller les pistes entre la fiction et la réalité. Je mentionne d’autant plus volontiers ces figures classiques qu’il doit être possible de les attraper, ici ou là en Europe, sur une de ces scènes qui demeurent tout de même le lieu favori de leurs méfaits.
Je préfère toutefois mettre en évidence ici une autre expérience scénique plus contemporaine : cette magnifique trilogie belge écrite à quatre mains, et qui questionne, par l’entremise d’un seul personnage à l’accent absolument indéfinissable, tout à la fois le rôle du théâtre, celui du personnage, de l’acteur, du spectateur, de l’imagination, de l’illusion et de la création. L’an dernier, le TKM l’avait heureusement mise à l’affiche. Espérons que d’autres prochaines affiches ne rechigneront pas. Et voilà que, parmi tant d’autres choses, cette tragédie comique nous propose une explication tout à fait probable de l’origine des personnages : ceux-ci existent, tout simplement, pas moins que vous et moi. Ils n’ont donc pas du tout besoin d’être inventés. Seulement, on ne les voit pas, perdus qu’ils sont dieu seul sait où. Et savez-vous ce qu’ils font, tant ils ont envie de se montrer ? Eh bien, ils se manifestent de toutes les manières possibles, et pas très discrètes, auprès de ces individus étranges qu’on appelle les « écrivains », afin que ces derniers veuillent bien daigner les remarquer, et faire un bout de chemin avec eux.

© catherine lovey, le 3 mars 2017

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Pourquoi une telle série de chroniques? Par ici la réponse >