J’espère que ma question sera de celles qui vous achèvent bien : quels sont les écrivains que vous préférez et ceux que vous détestez, et pourquoi ?

[Question adressée par Heinrich M., région non spécifiée ]

 

Cher Heinrich,

Mission accomplie ! Permettez-moi de vous féliciter pour ce coup d’assommoir !
Euh…
Ça ressemble à une question un peu bateau, non ?
Bon, il est temps de me souvenir que j’ai lancé cette série comme un défi, dans le but de traiter avec humour, mais aussi davantage sur le fond, les questions des lecteurs. Nombreux sont ceux qui se gênent d’en poser, par exemple en public, tant ils craignent que ce ne soit pas une « bonne » question, ou alors ils la posent, et je n’y réponds pas vraiment, par manque de temps, d’idées ou d’envie, ou parce que la question me tue, justement.
Or, voici que devant un clavier, de telles excuses ne tiennent plus la route. Dont acte !

Ai-je des écrivains préférés ? Oui. Il y en a même pas mal. J’ai d’ailleurs déjà dévoilé le nom de certains d’entre eux ici ou là dans mes romans, dans des textes publiés sur ce site, et même dans cette série de la Question qui tue >. J’ai surtout essayé d’expliquer ce qu’était, à mes yeux, un écrivain non pas préféré – adjectif plutôt vide de sens dans ce cadre – mais bel et bien aimé d’amour. À savoir un auteur dont la voix et le regard vous sont essentiels, au point que lorsque vous tombez sur l’un de ses livres, c’est un peu comme s’il sonnait en chair et en os à votre porte, que vous alliez ouvrir, l’invitiez à entrer, et étiez prêt à tout laisser tomber pour entamer la conversation et expérimenter le monde en sa compagnie. Ce texte écrit en mai 2016 et intitulé À propos des écrivains aimés d’amour > se veut comme une introduction à l’œuvre du Hongrois Imre Kertész, qui venait de mourir.

À dire vrai, je pourrais en faire autant, et sans doute le ferai-je, pour d’autres écrivains, morts ou vifs, connus ou encore à découvrir, et que je ne considère pas autrement que comme des membres de ma propre famille. Cela ne signifie en aucun cas qu’ils partagent un patrimoine génétique commun, sont tous des moustachus ou des noiraudes à frisottis, pas du tout. Ils sont en réalité aussi divers que dans une vraie grande famille, parlent parfois d’autres langues, mangent des choses bizarres, ont fait la guerre, s’y sont plutôt opposés, ont traversé ou retraversent des océans, ne quittent pas leur pré carré, ont aimé, n’ont pas su aimer, sont aimables, indifférents, très désagréables, ont gâché leur vie, la dévorent par les deux bouts, vous regardent ou non dans le blanc des yeux. Bref, ils sont comme ces grands oncles maussades ou enjoués, ces cousines virevoltantes ou timides, ces sœurs indispensables, ces demi-frères complices et autres pièces familiales rapportées qu’on n’a pas forcément envie de voir tous les jours, ni même tous les ans, mais qu’on visite avec plaisir, auprès desquels on s’attarde parfois sans comprendre pourquoi, et vers lesquels on revient à coup sûr, parce qu’ils font partie de notre propre histoire.

Alors pourquoi celui-ci, celle-là, et pas cet autre ?
Eh bien j’ai envie de répondre parce que, cher Heinrich. Vos critères de sélection ne sont sans doute pas les miens, bien que nous en ayons sûrement en commun. Mes écrivains aimés d’amour ont en général fait quelque chose de la langue qu’ils ont travaillée ou continuent à travailler. Voilà un premier point. Important, voire essentiel. Disons que ce ne sont pas des pianistes qui tapotent des lettres à Élise le sourire ouvert sur des dents très blanches. Ils ne s’enferment pas non plus dans la forme et les manières au point de décoller tellement du plancher des vaches que nous autres, pauvres lecteurs, ne sentions plus le moindre souffle d’air, ni le parfum des angéliques ou des fraises des bois. Ils regardent avec attention les belles choses, les moches aussi, et surtout celles qui sont grises, en apparence inintéressantes à point. Ils ont tendance à marcher la tête basse, à jeter des coups d’œil derrière l’épaule et à arriver sur le champ de bataille bien avant, ou bien après les batailles. Ils sentent. Ils ressentent. Jusque dans leurs propres veines. Ils pleurent plus souvent qu’ils ne rient, non par goût de la morbidité, mais bien parce que s’il y avait d’abord matière à rire, ils seraient les premiers à nous le faire savoir. Ils pensent aussi. Je veux dire par là qu’ils s’acharnent à essayer de mettre un peu d’ordre, y compris dans ce qui est et demeurera décousu, plutôt que de jeter des à quoi bon sur un ton de cynisme réjoui. Ils ne ratent pas une occasion de célébrer la vie tout en n’oubliant pas une seconde que le temps passe et qu’ils mourront. Certains de ces écrivains sont des êtres bons et courageux et cohérents; ils ne feignent pas d’être désespérés. Je vous avoue qu’à mes yeux, ces qualités sont les plus grandes. Ce qui ne m’empêche guère d’aller et de revenir vers tous ceux qui le sont beaucoup moins. Je vais m’arrêter là, parce que je pourrais ne plus finir. Et aussi parce que vous attendez que je vous parle des écrivains détestés, n’est-ce pas ?
Ce sera beaucoup plus simple !
Il n’y en a pas.
Soyons précis : il existe des myriades d’écrivains, en tout cas présentés comme tels, et même vendus, et qui ne le sont pas à mes yeux. Entre autres pour les raisons esquissées ci-dessus. Si bien que je n’ai pas à faire l’effort de ne pas les aimer, voire de les détester. Je referme leur livre et m’en débarrasse, c’est tout. Il arrive que, par acquit de conscience, je reprenne un de leurs textes, plus tard, au gré des circonstances de la vie, mais en général, le même enchaînement se produit, clac et poum ! Si d’aventure mes yeux restent tout à coup sur la page puis que des pages se tournent, j’en suis la première ravie. C’est toutefois rarissime.

Dans le monde de mes lectures, il existe, en revanche, un autre cas de figure beaucoup plus fréquent, qui m’a incitée non seulement à me montrer prudente et patiente, mais surtout à me garder de ce réflexe facile qui consiste à qualifier de détesté un écrivain dont les pages me rejettent, tandis que je sens bien – et vois bien –  qu’elles sont dignes d’attention. Dans ces cas-là, plutôt que de m’en prendre à l’écrivain (et dieu sait si je l’ai fait !) j’ai appris peu à peu à m’en prendre à moi-même.
Gentiment, mais fermement.
J’ai essayé de comprendre les raisons de mes rejets en incriminant mon manque d’attention, mes préoccupations du moment et surtout mon rythme interne, presque musical, qui est tout autre que celui qui bat en général dans les pages jugées problématiques. Bien m’en a pris. Car la vie passant, c’est ainsi que j’ai pu retrouver des membres de ma famille dispersée, et dont, jeune effrontée, j’avais pensé qu’ils ne risquaient en tout cas pas d’en faire partie. L’exemple personnel le plus frappant concerne l’œuvre de Robert Musil, en particulier sa pérégrination au long cours de L’homme sans qualités. La voici qui était retournée assez vite sur les rayons de la bibliothèque publique durant mon adolescence, encore plus vite à l’âge de jeune adulte puis, la quarantaine approchant, figurez-vous qu’elle est devenue une telle compagne de route que j’ai fini par entrer dans l’écriture de Monsieur et Madame Rivaz > avec elle.
Je sais que les lecteurs pensent, et sans doute ont-ils parfois raison, que les écrivains placent un peu au hasard des citations en exergue de leur propre texte, parce que ça fait chic de se référer à tel titre ou tel écrivain, ou parce qu’ils notent en effet au fur et à mesure de leurs lectures des phrases qu’ils jugent pas mal. Je ne procède pas ainsi. En bonne montagnarde, je n’entre en effet jamais dans l’écriture d’un nouveau texte sans avoir auparavant choisi avec beaucoup de précaution, et en prenant le temps qu’il faut, mes compagnons et compagnes de cordée. Je sais que l’ascension sera longue et que derrière telles et telles crêtes se cacheront de longs faux replats qu'il faudra bien traverser, venteux, caillouteux, glissants, et qui ne nous feront pas gagner un seul mètre d’altitude. Dans ces conditions, vous en conviendrez, Heinrich, mieux vaut s’assurer que ça tienne ferme le long de la cordée. Avec, si possible, des gens qui ont pas mal de choses à raconter, et les racontent bien.

 

Une suggestion de lecture : Yourcenar, Marguerite > Autrement dit Mademoiselle Cleenewerck de Crayencour.
Oui, je sais, c’est un nom qui en impose, on sent le souffle d’une haute bourgeoisie qui n’existe plus, de langues mortes vraiment très inertes et d’une structure classique qui peut donner l’impression qu’on n’y survivra pas. On y survit pourtant très bien, on s’y régénère même formidablement, tel est mon humble avis, d’autant qu’on ne parvient jamais si bien à essayer soi-même de faire évoluer une structure de langue, ou à la faire résonner autrement, que lorsqu’on en maîtrise les fondements.
Aller chez Yourcenar, et j’y retourne souvent, je parle de ses livres, tout en ayant eu la chance d’avoir aussi pu aller écrire un peu dans son Mont Noir natal, c’est, comme chez Musil, entrer dans un monde effondré, mais rendu si vivant qu’on ne peut qu’être étonné, en arrêtant la lecture, qu’il ne soit pas exactement celui que nous avons sous le nez. Ou plutôt si, il est encore présent, ce monde, et comment ! même si la plupart d’entre nous sommes devenus incapables de le percevoir.
Alors quel texte recommander ? Tous, bien sûr ! Et si c’est trop affolant, il faut attraper ne serait-ce qu’un des titres plus « autobiographiques » qui constituent la trilogie des Labyrinthes du monde, par exemple Quoi ? L’Eternité, un titre très bien choisi pour laisser apparaître cette petite fille orpheline de mère, très solitaire, et qui sera pourtant capable de ramener une cohorte de destinées oubliées à la vie.

© catherine lovey, le 17 mars 2017

 

Vers la question qui tue No 29 >
Pourquoi une telle série de chroniques ? Par ici la réponse >