Vous laissez entendre dans un texte de votre blog > que tout le monde veut être écrivain. Je vous assure pourtant que moi, tout en écrivant beaucoup, je ne me considère pas écrivain. Peut-être qu’on n’a pas la même définition d’écrivain ?

[question adressé par Marinella P., Zurich]

 

Chère Marinella.

Merci pour votre question. Aussi loin que je puisse le percevoir à travers mes lectures littéraires et mon propre travail d’écriture, je dirais qu’un écrivain est une personne qui crée un monde, un univers propre, à l’aide d’une langue qui est créée, elle aussi, au fur et à mesure, pour construire ce monde-là. Autrement dit, le matériau d’un écrivain, c’est la langue. Il travaille avec elle, contre elle, lui fait rendre son jus et tente de la renouveler. Il ne se contente pas de l’utiliser, comme le font essayistes, journalistes, philosophes etc. Son but n’est jamais d’écrire comme il faut, ni même de bien communiquer.
S’agit-il d’une définition incontestable ? Non. Définitive ? Non. Et d’ailleurs, serait-ce souhaitable ? Non encore.
Cela dit, des définitions qui semblent avoir tenu la route à peu près, jusqu’à un proche passé, ne tiennent plus du tout. Des définitions à propos de ce que l’on entendait, concernant des mots tels que écrivain, artiste, peintre, comédien etc.
Qu’est-ce qu’un écrivain aujourd’hui ? Vous, moi, nos voisins.
Un photographe ? Vous, moi, nos voisins et des tribus de cousins.
Un peintre ? Idem et cætera.
Vous en doutez ? Je m’en étonne !
Allez demander aux libraires si, désormais, tout le monde n’écrit pas. Aux festivals de musique, si tout le monde n’est pas musicien. Aux scènes, si chacun d’entre nous n’est pas prêt à y grimper pour livrer sa performance !

Les chiffres de l’édition sont impressionnants : en trente ans, multiplication par trois de la production !  Chaque année, 43'000 nouveaux livres, rien qu’en français, à quoi il faut ajouter 40'000 rééditions ! Soit un total de plus de 80'000 livres qui ne font rien d’autre que de s’ajouter aux stocks des livres déjà parus. D’où la valse des cartons. Une valse à mille temps ! Certaines nouveautés ne sont même plus déballées. Retour immédiat à l’expéditeur. Il y a de tout là-dedans : bible, recettes de cuisine et de développement personnel, histoires pour la jeunesse, BD, ouvrages d’art et scientifiques etc. Mais le gros du tas, à savoir le quart des exemplaires et du chiffre d’affaires, provient de la dénommée… « Littérature ».

Certes, méfions-nous des chiffres et des classifications ! Le fait est que dans les statistiques, cette « littérature » englobe polars et thrillers, romans d’amours et érotiques, ainsi qu’une quantité invraisemblable de livres écrits avec tout, sauf avec le souci de la langue française. Ça, ce ne sont pas les études chiffrées qui le disent, c’est moi.

N’empêche !
De nos jours, on rencontre facilement des musiciens qui ne savent pas déchiffrer plus de trois notes. Ils ne s’en proclament pas moins compositeurs. Des écrivains qui ont produit un ou deux textes dans le cadre de leurs études, quand ce n’est pas lors d’un atelier d’écriture. D’autres qui couchent leurs souvenirs après une belle carrière dans la banque ou l’humanitaire, ou désormais pendant cette carrière.
Je n’exagère pas. Tout est mélangé.
Tout se vaut.
Le marché est insatiable. Formidablement démocratique. Et il sait trier le bon grain de l’ivraie, sur la base d’excellents critères marchands, faisons-lui confiance !
C’en est fini de la supposée valeur artistique exceptionnelle, apportée par une œuvre d’art.
C’en est surtout fini de l’amateurisme.
Les innombrables amateurs – qui ont existé de tout temps – ne se contentent plus de leur amateurisme. Ils deviennent des artistes comme les autres.
Ils créent, eux aussi.
Ils sont inspirés.
Voyez-vous ça !

Dans un livre qui vient de paraître > et que je vous recommande, le sculpteur Vincent Du Bois > s’interroge : peut-on encore qualifier de sculpteurs, et à fortiori d’artistes, des personnes – nombreuses dans l’art contemporain – qui ne touchent plus du tout la matière, ne s’y confrontent à aucun moment, celle-ci étant modelée par d’autres mains et surtout par des scanners et imprimantes hyper technologiques et chaque jour plus puissants. Ces nouveaux artistes sont des as du concept. Ils réfléchissent à un concept et le trouvent ! Mais ils ne le réalisent pas. Toutefois, le nom qui est posé sur l’œuvre, sous forme de signature d’artiste, c’est le leur, bien entendu.

Qualifiera-t-on d’écrivain l’individu qui publiera  – cela ne saurait tarder – un roman entièrement conçu par un algorithme qu’il n’aura évidemment pas mis au point ? Un algorithme si parfait qu’il aura su extraire des livres à succès les substantifiques phrases et effets dramaturgiques, afin que nous ne puissions plus lâcher ce passionnant bouquin… Las, le pauvre algorithme n’aura pas son nom sur la couverture, bien que les algorithmes soient eux aussi dotés d’une identité. Y figurera seulement le nom de l’écrivain à l’origine de ce concept littéraire révolutionnaire.

Dans son livre, Vincent Du Bois analyse les évolutions d’une façon très intéressante. Mais il n’ose pas conclure par oui ou par non, ni juger sur le fond.
Il n’est pas le seul à ne pas oser.
Moi non plus, je n’ose pas.
Il est devenu dangereux, dans le champ artistique, de réfléchir, douter, regretter et poser des questions désagréables. La personne qui s’y risque est très vite qualifiée de « juge », un synonyme d’« horreur suprême et intolérable ».
On remettra fissa l’impudent à sa place de largué.
Sa place d’Ancien dépassé par les Modernes, en langage plus châtié.
C’est que l’art a toujours avancé sans demander ni permission, ni approbation, surtout auprès des bienpensants.
Rien n’est plus vrai.
Et tant mieux !
Mais jusqu’ici, on parlait d’un travail artistique auquel se confrontaient des personnes en chair et en os. On parlait d’un sculpteur qui, à un moment ou à un autre, devait y aller de ses propres mains, d’un réalisateur qui ne compilait pas des vidéos sur YouTube, d’un écrivain personnellement aux prises avec une langue.
On parlait surtout d’un cheminement dans un art. D’un accaparement. On parlait d’une vie passée à essayer de cerner son art, à se laisser dépasser par lui, parfois engloutir, à douter, à essayer encore, à réussir parfois, à échouer souvent, à chercher toujours.
Au fond, on parlait de se mettre au service d’un art, et non pas de mettre l’art à son service.
Voilà de quoi on parlait. 
Et voilà de quoi on ne parle plus.
Vous dites, chère Marinella, que vous écrivez beaucoup et que vous ne vous considérez pas pour autant comme un écrivain. Je vous crois. Et j’espère que vous me pardonnerez cette question sous forme de boutade :
– pour combien de temps encore ?

Je vous souhaite de bonnes lectures et vous remercie d’avoir lancé sur Linkedin le groupe Literature & Digressions >

Une suggestion de lecture : L’écrivain « social ». La condition de l’écrivain à l’âge numérique, de Frédéric Martel >
Il s’agit d’un rapport publié par le Centre National du Livre (France), en septembre 2015. Il n’augure évidemment pas d’une lecture de plaisance. Elle n’en est pas moins très instructive. Les auteurs, qui sont déjà en voie de paupérisation massive, font désormais face à une remise en question radicale de la protection de leurs droits, en raison des changements induits par les nouvelles technologies. Bref, une haletante histoire de tsunamis qui n’en finissent pas !

© catherine lovey, le 30 septembre 2016

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