Est-ce que vous avez, vous aussi, l’angoisse de la page blanche ?

[question adressée par Hélène M., région de Berne]

 

Ah là, là, chère Hélène, pour le coup, votre question est vraiment une question qui tue, ou qui me tue, disons. N’y voyez aucune méchanceté de ma part à votre égard, plutôt un clin d’œil. On m’adresse souvent cette demande lors des rencontres publiques, et si j’ai lancé cette rubrique, c’est aussi dans l’espoir qu’en empoignant par écrit certaines de ces Questions qui tuent > je n’aurai plus à y revenir par oral à l’avenir.
Naïve ? Je vous laisse conclure…

J’ignore d’où vient cette histoire de page blanche.
Elle a sans doute été ressassée par des gens qui prennent volontiers des poses d’écrivain. Tant de clichés ridicules, alignés comme des troufions lors d’une visite d’inspection : écriture la nuit, après de grosses journées au boulot, bouteille de whisky à portée de main, désespoir métaphysique, visions fulgurantes, ouvrage cent fois remis sur le métier (alors que, dans de nombreux cas, il ne l’a visiblement pas même été deux fois…) bref,  jouer à l’ « écrivain », c’est vraiment tout un folklore !

Ça me fait penser à ces artistes qui continuent à répéter, la bouche illuminée, des choses comme « oh vous savez, moi, ce que je fais, c’est pas du tout un travail, pas-du-tout-du-tout, c’est une telle passion, vous comprenez ? ». 
Ce sont des rengaines comme celles-ci qui contribuent, à mon humble avis, à faire perdurer au sein de l’opinion publique l’idée que le travail de création artistique relève, au mieux, de l’inspiration subite (on l’a ou on ne l’a pas), du hasard heureux, de l’acte spontané, du don (forcément inné), quand il ne ressort pas de la fainéantise, doublée d’une incapacité totale à travailler pour de vrai et à faire face à des responsabilités.

J’ignore tout de cette angoisse de la page blanche.
En revanche, j’ignore de moins en moins ce qu’implique le fait d’écrire de la littérature.
J’éprouve plutôt, voyez-vous, une sorte d’angoisse de la page noire. Si noire qu’il s’agit de l’éclaircir, par un travail incessant, accaparant, sur les mots, les phrases, le rythme, les enchaînements etc.
Autre grand souci : que tout reste vivant sur la durée. Pas sur une semaine, ni sur un mois. Sur des années de travail.
Vivant. Tel est le mot-clé.
Et puis, il y a la question de la concentration. Elle doit être totale. Cela mobilise beaucoup de forces, physiques et mentales, afin d’y être, à chaque fois. Dans le texte, je veux dire. Indépendamment de tout ce qui se passe, par ailleurs, dans sa propre vie. Alors le whisky au travail, Hélène, laissons-le dans l’armoire des clichés.
Une autre angoisse ? La poubelle. Vous savez, ce truc dans lequel on jette les déchets ? Hop ! le couvercle s’ouvre, et des semaines de travail s’y engouffrent. Après ça, il s’agit de rester aussi serein qu’un brave Bouddha.

L’écriture d’un roman relève, dans mon expérience, de l’aventure sur un terrain inconnu et qui le demeure jusqu’au bout, pour une grande part. L’enjeu consiste à laisser des personnages exister, à leur propre gré, et non à mon gré, à laisser des atmosphères se développer. La langue est un matériau vivant. L’écriture littéraire est donc un travail sur une matière qui change sans cesse.
Il s’agit de la laisser vivre, tout en la travaillant énormément, voilà le paradoxe.

À part ça, c’est une chance de pouvoir écrire.
Celle d’oser grimper sur le fil, d’écarter les bras, et de commencer la traversée.

Je vous souhaite de faire de bonnes rencontres littéraires.

Une suggestion de lecture : La méthode Mila de Lydie Salvayre >
Un homme adepte de la rationalité, et du contrôle de sa vie par l’intellect, se retrouve à devoir prendre en charge sa vieille mère impotente. Médecin-psychiatre de formation, Lydie Salvayre met littéralement en scène dans ce texte le besoin que nous avons tous de nous échapper par la fiction et l’imagination, sans lesquelles notre vie n’aurait guère plus d’envergure qu’une notice d’utilisation pour un robot-aspirateur.

© catherine lovey, le 21 octobre 2016

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