Vous prétendez que ce que vous racontez dans vos romans n’a rien à voir avec de l’autofiction. J’en doute. Il me semble que les artistes parlent toujours de leur propre vie, non ?

[question adressée par Bruno S, Avignon]

 

Cher Bruno,
Si un lecteur tient à se persuader de ceci ou de cela face à un texte, libre à lui !
Idem face à un tableau, un film, une photo.
Je considère, pour ma part, que la lecture n’est rien d’autre qu’une relation singulière, strictement personnelle, qui s’établit entre un lecteur et un texte. Les effets de miroir possibles sont innombrables. Ils dépendent de la sensibilité de chaque personne, de ses interrogations et exigences propres. De sa capacité d’attention, aussi.

Il y a quelques années, dans une librairie où je dédicaçais L’homme interdit > une femme est entrée avec précipitation. Elle est venue directement vers ma table. J’en avais été d’autant plus frappée que d’ordinaire, les clients font plutôt des détours pour éviter l’auteur derrière sa pile…
Oh ma pauvre ! avait-t-elle lancé d’emblée, sans dire bonjour ni bonsoir, c’est horrible ce qui vous arrive ! Stupéfaite, j’avais regardé derrière moi, persuadée qu’elle s’adressait à quelqu’un d’autre. Mais non, c’était bien à moi que cette inconnue parlait. Elle était venue exprès depuis une ville voisine pour me rencontrer, compte tenu de l’abominable histoire qui m’était arrivée, avec cet homme monstrueux qui était mon mari. Histoire qu’elle avait lue d’une traite, avec passion.

Je l’avais aussitôt arrêtée. Le texte que j’avais écrit n’avait strictement rien à voir avec ma vie personnelle, ni de près, ni de loin. Il n’avait rien à voir non plus avec des vies de proches que j’aurais pu connaître. En revanche, il avait beaucoup à voir avec ce qu’on pourrait appeler une capacité à faire l’éponge. À se mettre à la place de. Quitte à se mettre à la place d’une pierre roulant dans le ruisseau, en parvenant à redonner au plus près les sensations de cette pierre, juste avec des mots.

Cette lectrice ne m’avait pas crue. Afin de me mettre en confiance (sans doute dans le but que je lui avoue enfin la part réelle de mon histoire) elle s’était mise à me parler de quantité de livres qu’elle avait lus, écrits par des auteurs dont on parlait d’ailleurs beaucoup – des femmes, pour la plupart – et qui avaient raconté avec talent, n’est-ce pas ? tels et tels inceste, tromperie, viol, avilissement, domination, paternité, maternité et j’en passe.

Je n’ai rien contre l’autofiction à priori, prise dans le sens d’une mise en scène de sa propre vie par un artiste, à travers une œuvre d’art. Ce qui m’importe, c’est la forme qui aura été donnée, et la distance établie par l’auteur pour s’observer. De ce point de vue, je dois vous avouer que de nombreuses autofictions me rebutent à cause de leur absence totale de distance. D’autres m’enchantent, pour la raison inverse.
Il est vrai, d’autre part, que même dans des œuvres de création qui n’ont rien à voir avec de l’autofiction, le regard propre de l’auteur compte. Pour ne pas dire qu’il pèse. D’où l’écrivain pourrait-il regarder, si ce n’est depuis ce qui le détermine en tant qu’individu ? Son éducation influence sa façon de voir, de même que tant d’autres caractéristiques telles que la langue, le niveau social, l’âge, la santé, le sexe etc.
Je n’écrirais pas les textes que j’écris si j’étais noire de peau ou née il y a cent ans. 

Le fait est pourtant, et c’est ma conviction à l’heure qu’il est, qu’il existe deux façons principales d’empoigner les choses pour tenter de créer une œuvre d’art.
Se regarder le nombril, et n’en plus finir de tourner autour.
Partir de son nombril, et tenter d’aller vers le vaste monde.
À chacun sa façon.

Merci pour votre attention, Bruno, et bonne suite dans vos lectures, qu’elles soient autofictionnelles ou non !

Une suggestion de lecture : Mémoire de fille, d’Annie Ernaux >
Y a-t-il des choses de la vie réelle de cet écrivain que ses lecteurs ignorent encore ? Impossible. Elle a tout raconté, comme on fait un inventaire : la province, le déclassement social, l’épicerie, les parents, l’avortement, son corps sous toutes ses coutures etc. Et pourtant… Elle n’a pas tout raconté, non, en tout cas pas comme ça. C’est la raison pour laquelle, dans ce livre, elle recrée, par le filtre d’une écriture sidérante, la jeune fille qu’elle avait été en 1958.

© catherine lovey, le 28 octobre 2016

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