Il arrive de plus en plus souvent que des livres me tombent des mains. Le vôtre aussi d’ailleurs, Monsieur et Madame Rivaz > qu’une de mes amies m’a prêté en me disant que c’était super. Alors quoi, c’est moi qui délire ? Je dois culpabiliser ?

[question adressée par David L., Yverdon]

 

Cher David,

j’apprécie beaucoup que vous me posiez directement et franchement une telle question, puisque même Hermine et Juste Rivaz vous sont tombés des mains ! J’espère qu’ils n’ont pas chuté de trop haut et ne se sont pas fracturés le col du fémur…
Dans tous les cas, je préfère mille fois votre façon de faire, comparée à la méthode courante qui consiste à lâcher des petites phrases assassines et toujours dans le dos.
Ce qui m’importe le plus, en terme de jugement, ce n’est pas tant que celui-ci soit bon ou mauvais, favorable ou défavorable, mais qu’il soit étayé. De ce point de vue, nous pouvons constater que nous sommes aujourd’hui parvenus au degré zéro de l’argumentation.

L’arme fatale s’appelle I like, I don’t like.

Elle s'applique d’une façon massive, et définitive, sur tout et sur rien, avec une force de frappe égale. Sur une femme ou un homme politique, une idée de réforme, un film, une relation amoureuse, un livre, le pain du petit-déjeuner, une nouvelle paire de chaussettes, le goût d’une cigarette.

Quand nous étions petits, assis sur notre chaise surélevée, le bavoir autour du cou, nous procédions de la même façon avec nos bouillies : I like, I don’t like.
Et quand on don’t likait, on foutait tout part terre.
Il était attendu que, peu à peu, nous nous comportions autrement. Nous pouvions certes continuer à détester les choux de Bruxelles, mais nous étions invités à nous ouvrir au gratin de poireaux, à la salade de haricots et, chemin faisant, à comprendre que l’enjeu d’un repas dépassait la simple nourriture servant à nous remplir la panse. Nous avons donc pris conscience de l’environnement culturel lié à la préparation des aliments, et lié aussi aux êtres qui nous entouraient, aux discussions familiales autour de la table, aux conflits, aux manières de partager, de nous réjouir et de traiter les invités. Bref, en devenant plus grands, et j’imagine que cela vous est aussi arrivé, David, nous avons découvert que la purée de patates n’était pas qu’une purée, mais tout un monde, face auquel nous avions intérêt à nous positionner autrement qu’en renversant notre assiette par terre ou en l’engloutissant.
À partir de là, que vous dire ?
Est-ce grave si une purée de pommes-de-terre est trop salée ? À mon avis, oui. On peut légitimement attendre une dose correcte de sel, surtout quand on connaît les dangers d’un trop grand apport de ce condiment pour nos organismes.
Alors pourquoi est-ce trop salé ? Le cuisinier est-il nul ? C’est possible. Il existe des livres vraiment très mal écrits, et beaucoup qui ne sont pas écrits du tout. Ou ne serait-ce pas plutôt que cette purée que vous jugez trop salée est en réalité tout à fait équilibrée, mais qu’habitué comme vous l’êtes à n’ingurgiter que des aliments industriels, vous vous trouvez incapable de percevoir, dans cette nouvelle texture, une touche d’originalité pourtant assez frappante ?  Pourquoi ne consommez-vous que de la bouillie industrielle, David ? Voilà une question que vous pourriez vous poser, et moi aussi, parmi cent autres.

Pourquoi tel texte – en admettant qu’il soit bon, évidemment – nous résiste-t-il ? Touche-t-il à des sensations, des questionnements que nous préférons ignorer, parce qu’ils déstabilisent notre train-train ?  Nous demande-t-il trop d’attention en continu, alors qu’il est si facile de cliquer sur une image ? N’est-ce pas le mauvais moment, dans notre vie, pour rencontrer ce livre, comme il arrive que nous passions à côté de telle et telle personne, parce que nous sommes trop préoccupés ou distraits ?
Se pourrait-il que l’auteur du texte qui nous rebute nous prenne pour un lecteur exigeant, et qu’au fond de nous, nous nous sentions plutôt flemmard ? 
Les pistes d’exploration sont multiples.
L’important me semble être de faire l’effort d’en emprunter quelques-unes, afin de comprendre pourquoi un livre nous tombe des mains ou, au contraire, ne les quitte plus.

De mon côté, je puis vous assurer, cher David, qu’en écrivant Monsieur et Madame Rivaz, je n’ai pas voulu vous ennuyer. Certes, je n’ai pas du tout pensé à vous en écrivant, c’est la vérité, ni à aucun lecteur. Mais en mettant beaucoup de ressources dans ce travail d’écriture, afin de ne pas m’ennuyer moi-même, je pense ne pas m’être prise pour une imbécile, ni mes lecteurs.

Je vous souhaite de rencontrer à l’avenir des livres qui resteront bien au chaud dans vos mains.

Une suggestion de lecture : Taches de soleil, ou d’ombre, de Philippe Jaccottet >
Dans le genre purée de pommes-de-terre faite maison, nous en avons ici une bonne ! Beaucoup de vie quotidienne, de paysages familiers, d’herbes, d’arbres et d’emplois du temps ordinaires mais, pour les ramener au-dessus de la ligne de l’oubli, le regard d’un poète véritable, incarné dans des phrases où la simplicité le dispute à l’éblouissement. 

© catherine lovey, le 4 novembre 2016

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