Moi aussi, je veux diriger une grande banque suisse

 

         © catherine lovey, le 17 mars 2015

 

        J’ai été très contente d’apprendre la nomination d’un homme de couleur noire à la tête de Credit Suisse, une grande banque suisse, et aussi une grande banque dans le monde. Comme tout un chacun, exceptés les jaloux en général et ceux qui voulaient le poste en particulier, je me suis dit tiens, tiens, ça bouge enfin un peu. Notez que j’ai peut-être tort de penser que ça bouge, et les autres aussi, qui en font tout un fromage, mais il se peut que nous ayons raison. C’est que ces choses-là sont délicates à dire. À commenter. Et plus difficiles encore à prouver par A plus B. Prétendre que quelque chose bouge, d’accord, mais quoi au juste ?
     Officiellement, il n’y a pas de problème.
     Soyons clair : il n’y a pas de ségrégation dans notre société, pas de discrimination, et surtout pas à cause de la couleur de la peau. Peut-être que ça existe dans certaines contrées sauvages, mais pas chez nous. D’ailleurs, c’est simple, si vous osez insinuer une telle bêtise, vous resterez collé à votre job habituel, pas de risque qu’on vous nomme plus haut.  Parce que là-haut, on a besoin de gars concentrés sur le développement des affaires de la boîte,  et pas de casse-pieds qui voient des inégalités partout.
     C’est seulement quand on est un garçon volontaire et arrivé au top, comme le nouveau banquier suisse Tidjane Thiam d’origine ivoirienne, qu’on peut lâcher deux mots noir sur blanc à propos d’un plafond de verre auquel on s’est réellement heurté, pour cause de racisme sous forme de non-dits.
     En gros.

     Quoi qu’il en soit, je suis ravie de cette nomination chez Credit Suisse. Pourtant, je sais moi aussi que la couleur de la peau ne rend pas les compétences plus grandes ni l’honnêteté plus profonde, ah ça non ! Ma joie est d’ordre purement esthétique. Le fait est qu’on manque de couleurs à la tête de nos grandes entreprises, sauf en Asie et en Afrique, je veux donc parler de chez nous dans le monde civilisé où, tout au sommet des différents sommets, il n’y a que des têtes d’œuf bourrées d’albumine, et que ça se voit.
     Alors une petite tache noire tout à coup… ça tranche !

 À la tête de Credit Suisse depuis juillet 2015, Tidjane Thiam a déclaré dans  Le Temps  du 5 février 2016: "La fin du secret bancaire? C'est très sain."

À la tête de Credit Suisse depuis juillet 2015, Tidjane Thiam a déclaré dans Le Temps du 5 février 2016: "La fin du secret bancaire? C'est très sain."

 

     Bref, sous le coup de l’enthousiasme, je prends la liberté d’annoncer tout de go une idée qui m’est venue à l’esprit, et qui est encore plus stupéfiante et renversante et saisissante que la nomination d’un homme noir de 1 mètre 93 au sommet d’un grand établissement helvétique.
     Cette idée, la voici : je suis prête à prendre la direction d’une autre très grosse banque suisse. UBS, sans hésiter. Voilà, c’est dit !
     Et je mesure 1 mètre 75.
     Vous venez de tomber de votre chaise ? Pas grave. Respirez un bon coup, redressez-vous et écoutez-moi. Je suis prête, demain, à y aller. Remarquez que j’aurais accepté Credit Suisse sans discuter, en admettant qu’on ait eu l’idée de me le proposer, mais on vient de l’offrir à un individu noir de la tête aux pieds, et pas du tout à un métis qu’on aurait presque pu prendre pour un blanc. On a donc proposé Credit Suisse à cet homme brillant, enfin, j’imagine que ça s’est passé comme ça, on lui a dit allez, Tidjane, vous avez la carrure qu’on cherche, la poigne, les relations, certes vous êtes noir comme d’autres sont blancs, mais ce n’est plus un problème, non, la noirceur n’est plus du tout un handicap, ça va même devenir un avantage pour nous, on va pouvoir faire une com’ d’enfer, relativement à notre ouverture d’esprit non discriminatoire et absolument pas ségrégationniste, alors qu’est-ce que vous en dites ?
     Et Monsieur Thiam, venu du monde des assurances, a dit oui, non sans avoir examiné en détail les clauses contractuelles et extra contractuelles, et la couleur des parapluies, et les options en stocks, et tout le tralala, parce que pour être arrivé là où il était chez les British, Tidjane n’est pas tombé de la dernière pluie.
     C’est clair.

 

     Tsunami, qu'ils diront...

     Mais revenons-en à l’enthousiasme qui m’a saisie et à l’intention qui est la mienne d’accepter sans hésitation de prendre la direction générale de l’autre grande banque suisse. Vous voyez un peu le tableau ? Un Noir chez Credit Suisse et moi chez UBS !
     Qui osera encore raconter après ça que la Suisse dort debout en regardant passer des trains ? La presse va se déchaîner, jusqu’au Nicaragua, jusqu’en Ouzbékistan ! D’accord, ce coup qu’UBS et moi-même sommes en train de fomenter n’est pas fairplay pour Tidjane Thiam ni pour la communication corporate de Credit Suisse qui comptait sûrement surfer encore un moment sur son petit effet couleur. Car à côté de ma nomination, celle de Tidjane aura vite fait de faire plouf ! Je peux d’ores et déjà vous garantir que dans mon cas, les commentateurs ne reculeront devant rien. Tsunami, qu’ils diront. Cataclysme, qu’ils préciseront. Déplacement du Pôle nord au sud et vice versa, qu’ils expliqueront. Et ça ne va pas s’arrêter de sitôt. Ouh là non !
     Mais je vous le promets, le premier qui osera écrire des choses comme l’élégante et toujours bien coiffée CEO d’UBS, qui s’approche de la cinquantaine et ne va sans doute pas tarder à prendre de l’embonpoint, vient d’annoncer une restructuration et cætera, eh bien celui-là, je l’attraperai moi-même par la cravate. Je serai également sans pitié envers les journalistes de sexe féminin qui seront une majorité à venir me demander, la bouche en cœur, comment je vis le fait d’être une femme dans un monde de brutes puissantes, sexistes, misogynes et machos.
     En d’autres termes, je suis prête. À tout.

 

     Aucune expérience bancaire

     On lit souvent dans la presse contemporaine qu’une entreprise responsable ne doit plus hésiter à se renouveler en allant chercher du sang neuf, quitte à aller le chercher à l’étranger. Le sang étranger est donc admis et, depuis quelques jours, le sang noir aussi. Mais quid du sang national, non étranger, non noir et jamais employé à ces niveaux ? Je me permets de poser la question. D’autant que le sang dont je parle représente tout de même la moitié de l’humanité, à dire vrai, la majorité, si les fœtus féminins n’étaient pas liquidés par millions depuis des décennies dans certains pays gigantesques dont les noms commencent par C. et I.

     Mais trêve de blabla. À l’instar de Monsieur Thiam, j’admets n’avoir aucune expérience bancaire.
     En revanche, j’ai un plan.
     Je l’annonce volontiers : en tant qu’autochtone représentant une bonne moitié de l’humanité, en tout cas dans les pays où on laisse les chromosomes XX suivre le cours de leur développement fœtal, je compte faire un sacré ménage à fond chez UBS, sols, vitres, miroirs, écrans, ameublement, moquettes, tout.

 

Secouage et époussetage

        Première mesure : kärchérisation de l’échelle des salaires qui, de 1 à 1'000 ou 10’000, passera de 1 à 5. Explication : l’homme et la femme de ménage d’UBS qui redeviendront, sous ma direction, des employés de la banque comme les autres, et non plus des forces de travail sous-traitées, gagneront au maximum cinq fois moins que moi et mes adjointes et adjoints principaux. Autrement dit, puisque je compte payer ce personnel un minimum de 5'000 francs par mois, ma garde rapprochée et moi-même nous nous contenterons de 25'000 CHF mensuels, ce qui sera largement suffisant si je songe à mes misérables revenus actuels d’écrivain qui travaille pourtant toute la journée, week-end compris. Conséquence probable : ni ma hiérarchie ni moi-même ne serons plus des ovnis aux yeux de nos collaborateurs qui pourront même nous adresser la parole, y compris à l’extérieur de la banque, lorsque nous nous retrouverons par hasard, un peu perdus le samedi matin, devant le rayon yaourts de la Migros.

        Deuxième mesure ménagère urgente : pulvérisation de toutes les discriminations salariales en raison de la couleur de la peau certes, mais disons, pour aller vite, d’abord en raison du sexe, dont on sait qu’à ce jour, il n’en existe que deux. Cette opération ne prendra par conséquent qu’extrêmement peu de temps.

        Ensuite, mise au débarras sans tarder des vieux parapluies de marque Golden Hello et Diamond Good-bye, liquidation des stocks options et autres avantages en nature, en scriptural ou sous toute autre forme ingénieuse et tordue. Résultats attendus : aération et dégraissage considérable des bâtiments de la banque en Suisse et dans le monde. Les rats quitteront d’eux-mêmes le navire, ce qui évitera de lourds et très contreproductifs processus de pressurisation des ressources humaines dans le but de procéder à des licenciements massifs.

        Très vite, il faudra s’attaquer aux armoires et aux tiroirs, c’est le plus ennuyeux. Tri drastique parmi les torchons, serviettes et vieux chiffons. Il n’y aura plus qu’un seul département qui s’appellera banque, et qui fera du travail bancaire. À la poubelle également tous les produits financiers et d’investissements incompréhensibles. Au réduit les innombrables opérations d’intermédiation juteuses mais inutiles. Certains qualifieront tout ceci d’arrêt immédiat des réacteurs de la centrale à gaz. On les laissera qualifier. Puis secouage en règle sur le balcon des budgets publicitaires. Nous devrions en conserver un seul qui rappellera avec humour, aussi bien en affiche de format mondial que dans des canaux plus actuels susceptibles de toucher le jeune public, qu’UBS est une banque telle que chacun est en droit de l’espérer, prête à accompagner l’individu et l’entreprise dans leurs besoins raisonnables tout au long de leur vie, et pratiquant des tarifs justifiés et transparents.

        Enfin, l’actionnariat sera élargi à tous les employés, un peu comme on invite famille et voisins pour le goûter après un gros remue-ménage de printemps. Inutile de dire que durant cette période de restructuration, qui nous prendra du temps et provoquera bien des remous – dont une chute attendue de 92,74 % du titre UBS dans une première phase – Tidjane Thiam du Credit Suisse aura beau jeu de faire le malin avec ses chiffres à la hausse.

        Mais ensuite, rira bien qui rira le dernier.

        Alors voilà, je me réjouis beaucoup de mettre mon sang domestique, et malgré cela résolument neuf, au service d’un établissement bancaire de renom dans mon propre pays.

        à bientôt,

       © catherine lovey, le 17 mars 2015

        Une lecture intéressante très intéressante > : l'interview accordée par Tidjane Thiam au Temps le 5 février 2016. L'originalité de sa vision et de sa façon de s'exprimer tranche fort heureusement avec ce qu'on entend d'ordinaire dans le milieu financier >