Un été russe et drôle, épisode 1

Parution : samedi 13 juillet 2013, Le Temps.
© catherine lovey

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Quarante heures de train, une paille !

Slava, Alexandra et leurs deux petites filles sont enfin arrivés. Ils ont quitté Moscou pour passer l’été à Corseaux, dans la maison de leurs amis suisses. De leur côté, Catherine, Patrick et leurs enfants s’apprêtent à faire le voyage inverse et à vivre durant six semaines le quotidien des Russes.

Ilaria, 7 ans, et Taïssia, 5 ans, ont profité du long trajet Moscou-Lausanne pour répéter un peu de français. «Bonnejour», disent-elles. Vevey, 6 juillet 2013.                                                                                          © c.lovey  

Ilaria, 7 ans, et Taïssia, 5 ans, ont profité du long trajet Moscou-Lausanne pour répéter un peu de français. «Bonnejour», disent-elles. Vevey, 6 juillet 2013.                                                                                          © c.lovey

 

     À cinq heures du matin, dans le train qui l’emmène de Russie jusqu’en Suisse, Slava m’envoie un message. Il m’apprend que tout le monde a dû descendre en gare de Hanovre, à cause des inondations. Le voyage qui s’annonçait déjà très long de Moscou à Lausanne, en passant par Smolensk, Minsk, Brest, Varsovie, Poznań, Berlin, Hanovre, Freiburg et Bâle, promet d’être interminable. À la frontière entre la Biélorussie et la Pologne, les roues du train ont été changées, les passeports longuement contrôlés avant l’entrée dans l’Union européenne. À Berlin, tout ce petit monde a déjà pris deux bonnes heures de retard. Et maintenant, de l’eau partout dans le nord de l’Allemagne !

     La famille russe arrivera-t-elle jamais à Corseaux ? J’imagine l’inquiétude de mon ami, débarqué en pleine nuit dans une gare étrangère. Quand on voyage seul, ce genre de coup du sort peut entraîner des aventures qu’on racontera plus tard en riant. Mais quand on emmène épouse et enfants, des bagages pour deux mois, des trottinettes, la traditionnelle domra à cordes, et qu’on a déjà vingt-neuf heures de train derrière soi, l’inattendu risque de se révéler moins goûteux.

     Incendies

     Je pense aux emails que je leur ai écrits ces derniers temps, on gèle en Suisse, on ne voit ni la fin de la pluie ni le début de l’été. Je m’étais abstenue de leur recommander d’emporter bonnets et vestes polaires, consciente qu’à Moscou, abrutis de chaleur et de smog, ils respiraient à peine. Pince sans rire, Slava avait précisé qu’ils suffoquaient déjà, alors même qu’aucun incendie sérieux ne s’était encore déclaré dans la partie européenne du pays. Ah, les incendies russes ! Ah ! les photos officielles pleines de Rambo partis à l’assaut des flammes. Oh ! la réalité sur le terrain, la gabegie, l’incurie, les larmes, et les centaines de milliers d’hectares, que dis-je, de verstes, dévastés.

     Un peu de français

     Or, les Russes viennent toujours à bout de tout, y compris des fleuves qui débordent. Après un infernal zigzag ferroviaire en terre allemande, puis un changement de train à Bâle, un autre à Olten, les voici tous les quatre sur un quai lausannois, souriants, soulagés. Fatigués ? Oui, mais tout va bien, kharacho, kharacho, quarante heures de train, une paille, au fond, pour les ressortissants d’un pays littéralement sans fin. On a profité du voyage pour répéter un peu de français, si bien qu’on ose dire bonnejour avec une toute petite voix en se réfugiant dans les jambes de papa et maman. Plus tard, après avoir couru dans le jardin, attrapé le premier chat, collectionné quelques escargots, bu le jus de pêche, on dira je m’appelle Ilaria, j’ai sept ans, je m’appelle Taïssia, j’ai cinq ans. Puis on ira sagement répéter ses accords sur la domra, la balalaïka ronde.

     En gare de Lausanne, le père de famille remonte aussitôt dans un train. Encore deux heures de trajet, direction Loèche-Les-Bains où se tient le Festival international de littérature. Traducteur d’allemand, d’anglais et du norvégien, Slava Gorodetski ne recule devant rien, dès lors que la littérature suisse alémanique, une passion pour lui, oui, c’est fou, je sais, est en jeu. Dasvidania papa, au revoir ! Sur le quai, les petites filles sont sonnées par cet abandon précipité. Alexandra, leur maman, les rassure comme elle peut.

     À la maison, ça virevolte. Il faut prendre ses marques, mélanger les équipes. Il y a celle qui n’a pas encore préparé ses valises pour le prochain départ en Russie, qui n’a même pas commencé à plancher sur les premières lettres de l’alphabet cyrillique. Bande d’inconscients, va ! Il y a celle qui déballe ses affaires, les concombres, le pain noir, les céréales pour la kacha, les cadeaux, spassiba, merci. Sous le parasol, puisqu’il fait enfin beau chez nous, on installe le four à raclette, le caquelon à fondue, et davaï, en avant ! Quelques fraises à la crème feront passer le tout, ça dévore sec autour de la table.

     Rêve helvétique

     Depuis trois jours, Alexandra m’écoute stoïquement massacrer la langue russe. J’explique la maison, les machines et appareils ménagers, l’arrosage des plantes, le jardinage, le régime alimentaire des chats, le lac, la Migros, la lessive, les poubelles, c’est sans fin, comme leur voyage en train. Alexandra m’assure qu’elle comprend mon sabir, kagnechna, bien sûr, bien sûr. Je connais son rêve helvétique et il ne tient pas à la découverte de nos produits de nettoyage. C’est la visite de Romont, capitale du verre et du vitrail. Alexandra Iourévna travaille le verre et compte bien trouver du temps cet été, mais où, mais comment, pour développer de nouveaux modèles. Vremia, du temps ! Nous nous comprenons sans un mot de plus.

     Parfois, la tête me tourne. La joie de voir un projet prendre forme dans l’ici et le maintenant se mêle à des appréhensions. Comment ma famille supportera-t-elle la vie russe ? Je pense au personnage d’Arkadina, dans la Mouette de Tchekhov. Je la vois, cette Irina Nikolaïevna, actrice célèbre, capricieuse, aller et venir, contrariée, dans la maison campagnarde de son vieux frère Sorine, où elle vient de s’installer pour l’été. C’est un monde trop différent du sien. Je l’entends annoncer, offusquée, plus jamais je ne mettrai les pieds ici.

Episode 2.   À Moscou vraiment? Ou plutôt n'importe où...>