Un été russe et drôle, épisode 2

Parution : samedi 20 juillet 2013, Le Temps.
© catherine lovey

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À Moscou, vraiment ?  Ou plutôt n’importe où…

Tandis que la famille russe a pris ses marques à Corseaux, la famille suisse s’est installée dans la banlieue de Moscou. Dans ce coin de la capitale, loin des clichés, les immeubles sont très hauts, modernes. Il y a même de petites fleurs dans les plates-bandes, comme en Suisse.

 Le jardin botanique est le spectacle d'incessants défilés de jeunes mariés. 14 juillet 2013.                          © c.lovey

Le jardin botanique est le spectacle d'incessants défilés de jeunes mariés. 14 juillet 2013.                          © c.lovey

 

     Ça y est, nous voici devenus des banlieusards moscovites ! De parfaits moskvitchi. Bon, la vérité n’est pas si brillante. Mais nous savons retrouver l’appartement de nos amis Slava et Alexandra sans nous perdre dans cette ville immense. À nous le métro de Moscou, toujours impressionnant, et où tout n’est écrit qu’en russe, avis à ceux qui pensent qu’avec l’anglais, on va partout. Nous laissons le centre ville loin derrière nous. La distance entre les arrêts s’allonge, c’est un fait et non une illusion due à la fatigue.  Notre wagon roule de plus en plus vite. Patrick se détend, rassuré. À cette vitesse, annonce-t-il, s’il y a un accident, personne n’en réchappera. Je récite ma profession de foi : il y a des choses qui ne fonctionnent pas dans ce pays, c’est vrai, mais on peut faire confiance aux Russes, ce sont des pros du rail. Avec des distances aussi gigantesques, un climat aussi extrême, s’ils n’étaient pas bons, cela se saurait. J’ajoute à l’attention d’une Giulia un peu inquiète, qu’en Sibérie, il y a même une université entièrement consacrée à l’art de faire marcher les trains. Je l’ai visitée. Puis, baissant la voix, je dis que, bien sûr, la fatalité existe aussi en Russie, peut-être davantage qu’ailleurs.

     Sans chichi

     L’arrivée à Vladikino ne trompe personne. Adieu le marbre massif et brillant des stations du centre, les sculptures vantant la Révolution, et même la littérature, au revoir les lustres somptueux. Là où nous débarquons, c’est la vie de tous les jours, les gens de tous les jours. Du béton, des néons, une architecture à la va comme je te pousse, des escalators sans chichi. Attention, il faut prendre la bonne sortie, c’est une constante en Russie, ne pas se tromper de couloir, de porte, émerger du bon côté, sinon nous ne trouverons jamais la marchroutka. La quoi ? Le minibus qui nous emmènera dans notre quartier. Ces taxis collectifs sont innombrables. Voici le nôtre ! Nous montons en baissant un peu la tête, prenons place à l’arrière, préparons la monnaie, 30 roubles par personne (nonante centimes environ), tapons sur l’épaule du voisin de devant qui prend l’argent sans se retourner et le fait suivre de la même manière jusqu’au chauffeur. Si nous avons trop payé, les kopecks feront le trajet inverse. La marchroutka va son chemin, slalome ici et là, des voix disent arrêtez-vous, des passagers descendent, personne ne prononce les mots s’il vous plaît et merci. Le ciel a voulu que nous habitions à la fin de la ligne, un casse-tête géographique en moins!

     Extravagance

     Nos amis suisses n’en reviennent pas. Quoi ? Des vacances en Russie ? Oui, en Russie. Dans un pays où nous n’avons, pour nous justifier, aucune grand-mère à visiter, encore moins la trace d’une tragique histoire familiale à remonter. En Russie donc, où nous allons mener une vie ordinaire, sans programme touristique épatant. L’exotisme de notre choix provoque des exclamations. Elles ne sont pas toujours enthousiastes. Si nous avions annoncé notre intention de sauter au-dessus du Niagara, une marguerite coincée entre les dents, personne n’aurait été étonné. C’est le monde d’aujourd’hui, l’extravagance n’a pas l’allure qu’on lui prête à priori. Quant aux amis russes, ils n’ont qu’un souci : que leur pays nous fasse bonne impression.

     Ventres ronds

     Mais au fait, où sommes-nous ? Partout, des immeubles d’habitation très neufs, très hauts, une vingtaine d’étages, pas du tout dans la tradition russe, et pas la moindre coupole dorée à l’horizon, le plus petit clocher à bulbe. N’étaient les inscriptions en cyrillique, nous pourrions nous sentir n’importe où, et même dans une sorte de Manhattan local, sans le business et les façades en verre. C’est ici que vit une certaine classe moyenne, jeune, active, à l’évidence optimiste. La preuve par les enfants. Dans notre quartier, c’est un défilé de poussettes et de ventres ronds, comme pour conjurer les statistiques démographiques qui disent que la Russie se meurt.

     On se ruine ici

     Nous voici assis sur les bancs, au pied de notre immeuble. Il y a des bancs partout, des gens qui discutent tard le soir, comme en Italie, des petites fleurs alignées sur les plates-bandes, comme en Suisse. La Russie, vraiment ? Un morceau de la capitale, plutôt. Aujourd’hui, il fait beau. Nous préparons vélos, sacs à dos, direction le Central Park du coin, en l’occurrence le Jardin botanique.

     Il faut payer pour l’entrée, aussi pour les vélos (environ 7 francs). Nous arrivons au jardin des roses, montrons nos tickets. Ah non, ils ne sont pas valables pour les roses, il faut payer encore. On va se ruiner ici, prévient Giulia. Nous renonçons et investissons dans les glaces. Une visiteuse cherche le jardin japonais. Ça tombe bien, nous aussi. Elle demande son chemin à une surveillante qui lui répond textuellement qu’elle n’est pas le jardin japonais et que, par conséquent, elle n’a pas à lui dire où il se trouve. Les deux femmes s’engueulent. Pour l’Empire du soleil levant, il faudra donc se débrouiller autrement. Autour de nous, tout est splendide, calme. Il semblerait que nos vacances russes ont commencé et que nous puissions dire, comme le lieutenant-colonel Verchinine, dans Les Trois Sœurs de Tchekhov, un climat si sain, si bon, si slave ! La forêt, la rivière… Et il y a aussi des bouleaux. Chers et modestes bouleaux, je les aime plus que tous les autres arbres ! Il fait bon vivre ici.

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