Un été russe et drôle, épisode 5

Parution : samedi 10 août 2013, Le Temps.
© catherine lovey

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Encore une révolution russe ? Espérons-le…

Dans une capitale qui déborde de chaussures pour femmes, la famille helvétique fait ses expériences et découvre que l’idée d’acheter des bottes de pluie qui seraient pourtant adaptées à un ciel russe plutôt fâché, n’est pas forcément justifiée, ni même logique. La faute aux talons aiguilles.

 

 À Moscou, les élégantes s'en vont, par tous les temps, sur tous les sols, juchées sur des talons qui donnent le vertige. © g. ferla

À Moscou, les élégantes s'en vont, par tous les temps, sur tous les sols, juchées sur des talons qui donnent le vertige. © g. ferla

     Tout a commencé avec la pluie, sournoise, coquine, qui s’acharne presque tous les jours sous le ciel de notre été moscovite. Tout a continué dans l’esprit d’une certaine logique, trottoirs glissants, flaques d’eau considérables qu’on dirait exprès accumulées aux abords des passages piéton, chemins de terre détrempés dans les parcs, semelles encrassées, chaussettes humides, bouts des pieds glacés. Dans nos valises, hélas, avant tout du léger. N’avait-on pas entendu dire qu’on crevait de chaud à Moscou à la belle saison ? On y est même mort, en nombre indéterminé, durant l’été 2010, quand la canicule, les incendies et les fumées toxiques s’étaient conjugués pour amener la ville au bord de la catastrophe. Heureusement pour nous, immigrants temporaires bien souvent sans parapluie, la situation météorologique de 2013 apparaît plus simple. Il suffit, c’est en tout cas ce que nous croyons, d’aller nous acheter de bonnes bottes de pluie, et le problème sera réglé.

     Vertige

    Or, la Russie est un pays impitoyable à bien des égards, et Moscou une ville plus impitoyable encore par le rythme de vie qu’elle impose. Tout le monde court, du matin jusque tard dans la nuit, entre l’appartement, le travail, les embouteillages, les commerces et l’inévitable métro, qui transporte chaque jour sept millions de personnes, presque une Suisse entière ! Tout le monde court et vous passe devant,  sur l’escalator, pour entrer dans le wagon, dans l’ascenseur, devant la caisse du supermarché, comme si un règlement, pourtant invisible, stipulait que ceux qui s’attardent seront pulvérisés dans la seconde et disparaîtront dans le nulle-part. Mais tant d’inhumanité ne saurait suffire à rendre les choses difficiles. C’est la raison pour laquelle, sur les kilomètres de pirirod (couloirs de transit) du métro, sur les trottoirs irréguliers, dans les allées des parcs splendides, par tous les temps, contre les lois mêmes de la physique et les recommandations des ergothérapeutes, les femmes russes se pressent, elles aussi, pomponnées et juchées sur des talons aiguilles qui donneraient le vertige au funambule le plus téméraire. Et c’est ainsi que nous autres, qui sommes à la recherche de bottes sans façon, qui nous permettraient juste de nous protéger de l’eau et de marcher sans encombre, nous ne les trouvons tout simplement pas. Partout, les rayons débordent de chaussures féminines. Partout, c’est la même débauche de talons infinis, de lanières délicates, de semelles fines, lisses comme des feuilles de papier. Quand enfin, oh bonheur, Giulia met la main sur des bottes de pluie en plastique, elle les soulève, les retourne et… oh malheur, les voici, elles aussi, dotées de talons pointus de plusieurs centimètres !

     Sujet périlleux

     J’ai conscience d’aborder, dans cette chronique, un sujet qui fâche encore plus, si c’était possible, que les dernières innovations légales interdisant en Russie, je cite, la propagande homosexuelle envers les mineurs (c’est-à-dire ?) ainsi que les actes susceptibles d’offenser la foi des croyants (tiens donc…). Sujet beaucoup plus périlleux, je l’affirme, puisque personne n’en parle, ni ne souhaite l’aborder, sous aucun prétexte. Tant de mutisme s’explique : il va de soi, depuis longtemps dans ce pays, qu’à l’impossible en général, et à l’élégance en particulier, seules les femmes sont tenues. Et il faut voir à quel point elles s’y tiennent ! Quand c’est vraiment trop difficile, par exemple de progresser sur des aiguilles épaisses d’un millimètre et hautes de dix-huit centimètres, alors la Providence se manifeste, sous la forme d’un homme prêt à offrir son bras. Cet homme-là, vous pouvez me croire, n’a jamais, sauf exception, gaspillé une minute de sa vie à feuilleter un magazine de mode, et il s’est habillé, comme tous les matins, en attrapant dans le noir les premières choses qui lui sont tombées sous la main. Ce même personnage – passez cette ligne si vous n’aimez pas la réalité quand elle est brutale – estime que les femmes occidentales, suissesses et françaises comprises !, manquent singulièrement de beauté, et pour tout dire, de féminité, mais regardez-les donc, ces drôlesses en pantalon informe, visiter notre Russie dans leurs monstrueuses chaussures faites pour la marche…

     Toilettes et statistiques

      Ainsi va la vie dans cette capitale au début du troisième millénaire. La notion de confort, version russe, mériterait à elle seule un développement par volumes encyclopédiques. Celle de l’autonomie des corps (et peut-être des esprits), en particulier féminins, vaudrait bien quelques annexes. En attendant, nos innombrables pérégrinations nous amènent à avancer la statistique suivante : il doit bien y avoir à Moscou un rapport de un à cent entre les toilettes publiques et les salons de beauté. Soyons clairs : on tombera sur une bonne centaine de salonne krassotoï, qui promettent tous des soins raffinés de la tête aux pieds, avant de trouver enfin une toilette publique praticable, et ceci non pas dans la jungle, mais dans les parcs, cafés, restaurants et centres commerciaux confondus. Un esprit cartésien y chercherait une logique. Nous y renonçons. Et nous allons de découvertes en découvertes, souvent émerveillés, les pieds à nouveau mouillés. Qu’à cela ne tienne ! Assis sur un banc, tout près d’un des palais de campagne que Catherine II s’était fait construire à Tsaritsino, dans ce qui était alors un territoire très éloigné de la ville, nous réchauffons nos orteils et récitons du Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine, dans le texte, « il y a compromis et compromis. Il faut savoir analyser la situation et les conditions concrètes de chaque compromis ou de chaque variété de compromis. »

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