Un été russe et drôle, épisode 6

Parution : samedi 17 août 2013, Le Temps.
© catherine lovey

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Encore mieux qu’une glace russe ? Une blague…

Tous les jours, à pied ou à vélo, la famille helvétique honore les crèmes glacées nationales et se régale des jeux de mots de la presse.  En Suisse, les amis russes se baignent dans le Léman. L’échange de vie touche à sa fin. Il aura été très stimulant, d’un côté comme de l’autre.

Le parc des expositions juste avant un orage épatant. Moscou, août 2013                                                    © c.lovey

Le parc des expositions juste avant un orage épatant. Moscou, août 2013                                                    © c.lovey

     Les choses sont tout à fait claires du côté de notre banlieue de Marfino: les glaces russes sont les meilleures du monde. Et si aucun sondage n’a encore mis à jour ce classement, c’est parce que les collecteurs de goûts et de couleurs travaillent à moitié. Il faut dire que la production nationale est très concurrencée. Les congélateurs rousski rolod (le froid russe), placés à chaque coin de rue, sont colonisés par des marques internationales truffées d’épais caramel et de chocolat gras. Malgré tout, on y trouve encore des assortiments Plombir, en papier sommaire, couleur bleu pastel, qu’on dirait presque emballés par des mains maladroites. À l’intérieur, de la vanille toute simple, une merveille, qui offre au gourmet ce qu’il cherche avant tout, à savoir du goût.

     Tous les jours, à pied ou à vélo, nous honorons consciencieusement les glaces russes, ainsi que le font les dizaines de milliers de Moscovites qui se promènent, eux aussi, sur un territoire aussi vaste qu’extraordinaire. Il s’agit de l’espace qui s’étend entre les stations de métro Vladikino et VDNKh. En partant du jardin botanique, dans lequel on peut largement passer sa journée, on poursuit à travers le parc d’Ostankino, au charme indicible, et on débouche, sans se douter de rien, dans un autre monde. Devant nous, un mélange de champs qui semblent à l’abandon, une fusée qui dépasse au loin, une grosse coupole en verre décati. Puis, au fur et à mesure de notre avancée, surgissent des étoiles soviétiques, plantées sur des bâtiments imposants, à l’architecture toujours plus grandiose, des fontaines baroques, des lampadaires en forme d’épis de blé, et même un Lénine encore sur socle. Ciel, où avons-nous donc atterri ? Dans l’histoire soviétique, tout simplement !

      Ours russe

    Voici le lieu incroyable où l’URSS a honoré sa conquête de l’espace et fêté ses réussites productives, en faisant défiler tracteurs, moissonneuses-batteuses et armées enthousiastes de fermiers et fermières collectifs. Que faire aujourd’hui des traces d’un passé si ahurissant ? La réponse n’a pas été trouvée dans ce Centre d’exposition de toutes les Russies. Alors on s’y amuse, entre jeux de foire, buvettes, roue géante, musique et publicités de supermarché diffusées à travers ces mêmes haut-parleurs qui vantaient autrefois les succès de l’économie planifiée. Dans les bâtiments-palais, on vend des marchandises de notre temps, mais tout a l’air petit, désuet, car ces espaces ne sont pas à dimension humaine. Dédaignant les innombrables stands de tir à la carabine, Giulia s’essaie aux fléchettes. Elle aimerait tant ramener le gros lot à la maison, un ours russe, véritable symbole dans ce pays, ce qui aurait une autre allure que de gagner un plantigrade dans une kermesse bernoise, bien que tout ce petit monde soit désormais chinois…

     Olympe des gros sous

    Arpenter une mégalopole aussi riche en surprises que Moscou constitue un excellent entraînement physique. Si nous avions de l’ambition, nous pourrions presque nous inscrire pour les JO de Sotchi. Des amis russes nous conseillent d’ailleurs d’aller visiter sans tarder cette région du Caucase, non pour y respirer le bon air de la Mer Noire mais, soulignent-ils avec malice, pour y contempler les fabuleux sommets de la corruption, plus impressionnants encore que les Alpes suisses.

    Fatalistes comme toujours, les Russes n’ont pas besoin de rabâcher les vieux gags. Leurs difficultés étant ce qu’elles sont, et l’absurdité aussi inévitable que la poussière sur et sous les meubles, ils jonglent avec l’humour noir tous les jours. On retrouve quantité de jeux de mots subtils jusque dans la presse écrite, que nous feuilletons allègrement, à défaut de mettre le cap sur l’Olympe des gros sous. Dans le tas des journaux et magazines, quelques réalisations éditoriales originales et de haute tenue, à l’instar de Bolchoï Gorod (La grande ville) ou encore, en anglais, The Moscow Times, qui sont pourtant distribués gratuitement. Des payants, tels Rousski Reporter et Ogoniok, proposent informations et reportages de qualité, ou encore Snob, dont le numéro estival, entièrement littéraire, offre des textes d’écrivains  contemporains qui traitent tous du thème de la « maison ». 

     Amitié

    Après six semaines, le sentiment que nous ne viendrons jamais à bout de cette ville perdure. Ne parlons pas du pays ! C’est une sensation extrêmement stimulante pour de braves Helvètes, habitués à ce que chaque chose, ou presque, soit à sa place et y reste. Pendant ce temps, nos amis Slava et Alexandra, ainsi que leurs petites Ilaria et Taïssia, se sont accoutumés aux calmes rivages du Léman. Ils s’y baignent souvent, épiés par les montagnes qu’ils adorent. Ils sont allés à Berne, Genève, Locarno et même à Champex-Lac, en Valais. Ils ont fréquenté l’église orthodoxe de Vevey. Ils ont pris soin des chats, du jardin, grillé des chachliki (brochettes) sous le mélèze. Et puis zut, ils ont oublié une veste, un téléphone et des clefs en descendant du train. Ils ont enregistré cette perte sur le site des CFF… Nous nous sommes écrits souvent. Nous comprenons mieux ce que nous avons en commun dans nos vies, nos cultures, et ce qui demeurera « autre ». Dans son texte sur l’amitié, le scientifique et philosophe Pavel Florensky, qui fut emprisonné aux Solovkis, puis fusillé et jeté dans une fosse commune près de Leningrad, le rappelle : « La ressemblance et la dissemblance, voire l’opposition, sont également nécessaires à l’amitié, et en constituent la thèse et l’antithèse. » 

 

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