Se transporter sur L’Amour, oui, mais pour aller où ?

 

 

Il existe, en Russie, un fleuve immense qui s’appelle l’Amour. Il n’est pourtant pas le plus long du pays. Il a beau s’étirer sur des milliers de kilomètres et folâtrer longuement avec la Chine, il se fait devancer par l’Ob et la Léna du point de vue des dimensions. C’est une chose qui arrive souvent en Russie. Il y a toujours, ailleurs, dans une autre région, un delta plus vaste, une steppe plus monumentale, les traces d’une tragédie plus effroyable.

Voici une dizaine d’années, j’ai fait la connaissance, en Sibérie, d’une femme qui est devenue une amie et qui s’appelle Amour. Lors de notre première rencontre, je m’étais beaucoup étonnée qu’elle ne s’appelle pas Irina, Anna, Elena, Nadia, Sacha, Maria ou Natalia, comme tout le monde. Elle m’avait alors raconté qu’elle était née très loin de son lieu de domicile, dans une ville de l’Extrême-Orient russe qui donne sur le fleuve Amour. J’avais aussitôt conclu, en mon for intérieur, qu’elle portait ce prénom exceptionnel précisément parce qu’elle était née près de ce fleuve-là. Je n’avais pas tardé à me faire toute une idée de cette géographie lointaine, me figurant des berges sauvages, mais tendres, une végétation chiffonnée, mais grasse, et aussi de ses parents, un jeune homme et une jeune femme certes soviétiques, mais romantiques. Ils s’étaient aimés, peut-être en secret, et ils avaient osé prénommer leur petite fille selon le fleuve et pas du tout selon les traditions.
Au cours des nombreuses conversations qui avaient suivi, je n’avais pas pu m’empêcher d’attribuer les éclairs d’indiscipline qui, parfois, parcouraient les magnifiques yeux de mon amie Amour, à l’affranchissement originel de ses parents. Le jour arriva donc où, dans un russe encore flageolant, je lui confiai que, décidément, il me faudrait trouver une occasion d’aller voir ce fleuve Amour, d’autant qu’elle portait son nom et que j’y voyais un signe. Comment décrire l’éclat de rire qui s’empara d’elle ? Une cascade d’étonnement, puis de joie irrépressible lorsque le pot aux roses fut découvert. Cette amie s’appelle en effet Lioubov, un prénom féminin à la terminaison très inhabituelle, quasi masculine, et qui est bel et bien employé comme nom commun pour dire « amour » en russe. Or, le fleuve ne s‘appelle pas du tout Lioubov. Il s’appelle Amour. Quand on lit son nom en cyrillique « Амур », on prononce « a.m.ou.r », un mot qui ne veut strictement rien dire dans cette langue. Ma pauvre tête de francophone, écrasée par la grammaire russe et l’immensité sibérienne, n’avait rien fait d’autre, lors de ce séjour, que de s’accrocher au fleuve Amour et à mon amie Lioubov comme à une seule et même évidence. Jusqu’à cet éclat de rire qui m’avait fait prendre conscience qu’autour de moi, personne n’avait pu établir un tel lien, puisque personne ne parlait ma langue maternelle.

En ce mois d’avril 2017, je suis en train de suivre l’interminable tracé du fleuve Amour sur l’écran de l’ordinateur. Bien qu’à l’abri et au sec, je m’y perds déjà. Me voici dans la région du delta, près de la ville de Nikolaïevsk-sur-l’Amour. Je m’y attarde, parce que c’est là qu’Anton Tchekhov débarque d’un bateau, le 5 juillet 1890. Malade des bronches, l’écrivain s’acharne à faire comme s’il ne crachait pas du sang. Il bataille contre le gel, le dégel et les inondations depuis plus de deux mois, afin de traverser son pays d’Ouest en Est, à bord de trains, calèches et bateaux. Le voyageur est célèbre pour ses nouvelles, pas pour ses pièces de théâtre qu’il n’a pas encore écrites. Parvenu à l’extrémité du fleuve, il ne sait plus lui-même quelle mouche l’a piqué. Il a quitté Moscou, les malades qu’il soigne et les nuées de complimenteurs venus célébrer son talent littéraire, pour entreprendre un périple insensé qui doit l’amener dans un endroit plus insensé encore : l’île de Sakhaline, entièrement peuplée de colonies pénitentiaires, de bagnards et de matons.

À Nikolaïevsk, une ville remplie de trafiquants d’or et de cornes de rennes supposées aphrodisiaques, Tchekhov en a assez du bateau. D’autant que le prochain navire, qui le fera traverser le détroit de Tatarie pour l’amener enfin sur Sakhaline, ne partira pas avant quatre ou cinq jours. Il aimerait donc trouver un hôtel ou au moins une chambre à louer pour y passer quelques nuits à peu près civilisées. Or, il n’y en a pas. Ses bagages sont sur le quai. Il déambule sans but le long du rivage, observe les gens. « Seigneur ! que leur vie est éloignée de celle de la Russie », note-t-il. Il n’a pourtant pas encore atteint la terre de déportation. À ce moment précis de sa déroute, je l’imagine entendre dans sa tête le Va, pensiero, sull ali dorate, Va, ti posa sui clivi, sui colli… du chœur des esclaves de Verdi. Du point de vue des dates, c’est possible. Compte tenu du bagne qui l’attendait de l’autre côté, c’est possible aussi. Mais Anton Pavlovitch ne dit rien de Nabucco dans le Sakhaline qu’il écrivit avec peine par la suite, pour raconter comment il avait passé trois mois à recenser les forçats, et combien il les avait vus souffrir.

Ce que j’imagine plus volontiers encore, c’est qu’on puisse trouver aujourd’hui sans problème des chambres à louer sur Sakhaline, quand on en a marre de sa cabine de bateau. Je crains d’ores et déjà d’en avoir par-dessus la tête de la mienne, et de la mer, et des brouillards de juin, lorsque j’accosterai par le sud de l’île. Que reste-t-il donc à répertorier là-bas, maintenant qu’il n’y a plus d’hommes et de femmes dans les fers ? Des pipelines et des contrats d’affaires ? Je verrai bien. En attendant, sur l’écran, je m’attarde encore un peu dans le delta du fleuve, parce que je songe à faire le chemin inverse de celui de Tchekhov : aller à Nikolaïevsk après avoir quitté Sakhaline. « Attention ! », m’écrit une correspondante « si vous voulez revenir à Vladivostok depuis Nikolaïevsk en train, ce ne sera pas possible pour tout le voyage. Là-bas, il n’y a pas de train. »
Dois-je en conclure qu’il me faudra bientôt, à mon tour, naviguer envers et contre tout sur l’Amour ?

© catherine lovey, avril 2017

Ce texte est paru dans le No 31 de ACT-O, Journal du Grand Théâtre de Genève, encarté dans l'édition du 29 avril 2017 du Temps.