Monsieur et Madame Rivaz en tournée de promotion

 

DECOUVREZ leurs aventures!

 

Soleure, la ville des possibles impossbles

© catherine lovey, juin 2016

 

 

    Oui, je sais, j’ai pris du retard, et même beaucoup, dans le récit de la tournée de promotion de Juste et d’Hermine Rivaz. C’est qu’entretemps, il a bien fallu vivre… Avez-vous remarqué à quel point vivre prenait du temps ? Et je ne parle pas juste de faire ceci-cela, d’avancer tel dossier, tel chantier, d’en terminer un autre, je parle de vivre tout court, et du temps que ça prend, au point que les semaines défilent comme si c’était toujours jeudi, ou mardi, comme s’il n’y avait pas six autres journées et sept autres nuits entre ce lundi-ci et le prochain. Cet embobinage de plus en plus affolant des heures serait, paraît-il, un signe incontestable de l’âge en train d’avancer. J’en doute pourtant. N’auriez-vous pas remarqué, vous aussi, à quel point les pendules traînent les pieds dans la cuisine des vieux ? Et n’égrènent-elles, face à leur lit, des secondes qui durent en réalité des minutes ?

    Quoi qu’il en soit, à l’heure où nous sommes, la mi-juin est soi-disant déjà en vue…

   

    En passant par Genève

    Entretemps, il y a donc eu le Salon du livre de Genève. Mes deux héros s’y sont rendus. Je mentirais si je disais qu’ils s’en sont réjouis à l’avance. La vérité est moins nette. Contents d’y être invités, Hermine et Juste Rivaz ont commencé à se dire qu’ils pourraient faire autre chose, au fur et à mesure que la date approchait, un peu comme vous et moi, j’imagine, tandis que des échéances pointent leur nez. Mais ils ont tout de même fini par prendre le train pour Palexpo. Et ils ont trouvé que ce salon du livre était beau. Qu’il avait de la tenue, voire de la classe, sur le plan esthétique, les allées, les stands et même les décorations au-dessus des stands. Ils y ont noté un certain enthousiasme sur les visages, à moins qu’il ne s’agisse d’une certaine foi, envers et contre tout. Sur le plan des débats, il leur a semblé qu’il y avait du contenu ici et là, presque un miracle dans le climat actuel.

    Hermine et Juste ont eux-mêmes pu s’entretenir avec Ania, Gabriel, Théo et d’autres personnages du livre de Pascale Kramer, Autopsie d’un père, dont je vous recommande la lecture. Pas uniquement par amitié envers son auteur, ce qui constitue une raison honorable en soi, mais aussi à cause du fond : il y a dans cette histoire un homme capable d’utiliser les mots, et qui ne s’en prive pas, quitte à en faire n’importe quoi. Face à lui, très éloignés de sa vie trépidante, on trouve sa fille et son petit-fils, dépourvus d’une telle capacité. Voilà qui nous plonge dans une réalité différente de celle qui se reflète à travers les débats médiatiques contemporains, où les langues sont souvent bien pendues. En prendre conscience vous vaudra un bon petit choc, c’est en tout cas ce qui m’est arrivé.

    Au Salon, mes deux vieillards ont bien sûr rencontré quelques lecteurs. Ils ont même reçu la visite de trois ou quatre personnes qui se sont approchées exprès du stand des éditions Zoé non pour acheter le livre, mais pour venir témoigner de l’enchantement (je cite) que cette lecture leur avait procuré. Hermine et Juste en étaient un peu retournés. Comme quoi, il arrive que la vie vous livre des cadeaux dépourvus de ruban, qui se révèlent plus précieux que ceux qui se présentent ficelés dans les règles…

 

    Soleure-Soletta-Solothurn-Soloturn !

    Non, il ne s’agit pas d’un nouveau slogan tendance, mais du nom d’une ville suisse traversée par l’Aar, et qui se présente sous une forme redoutablement élégante. On sent vite, entre ses murs fortifiés, que l’histoire y fut brillante, à défaut sans doute d’être remuante. Ses lustres paraissent si nombreux, à l’aune helvétique, qu’on en vient à se demander si on n’a pas, par inadvertance, franchi les frontières nationales pour se retrouver dans une cité française où un tel décorum semblerait plus naturel. Mais pas du tout. La ville est bel et bien helvète, marquée toutefois au sceau du goût français, car elle fut durant plus de deux siècles le lieu de résidence des ambassadeurs venus représenter ce grand et solennel voisin.

    Aujourd’hui, il suffit d’ouvrir les yeux pour constater, un peu éberlué tout de même, que si la geste diplomatique a visiblement déserté les lieux, d’autres activités honorables ont su venir la remplacer. Il n’est qu’à jauger de la quantité de restaurants, bars, hôtels et autres commerces disponibles au mètre carré, et à la mettre en rapport avec le nombre officiel d’habitants – autour des 17'000 – pour tirer les conclusions qui s’imposent. Soleure-Soletta-Solothurn-Soloturn a su y faire sur le plan commercial, et le sait toujours. Au point qu’elle ne recule devant rien et accueille chaque année en grandes pompes la littérature suisse, dont personne n’a jamais su dire ce qu’elle était, à l’heure où nous mettons sous presse.

 

    Multilinguisme épatant sur le papier

    Les Journées littéraires de Soleure, qui se sont tenues cette année du 6 au 8 mai, étaient bien entendu une première pour Hermine et Juste Rivaz. Mais pas pour leur auteur, qui avait déjà eu l’occasion d’y présenter deux de ses livres, et qui était revenue à la maison avec des sentiments très mélangés, puisqu’elle était à la fois ravie de ces expériences, et assaillie de doutes. Elle ne s’était d’ailleurs pas retenue de s’en ouvrir un peu, y compris auprès du comité d’organisation de l’époque, dont il faut d’emblée préciser – la remarque étant valable pour le nouveau comité rajeuni – qu’il abat un travail considérable et de haute qualité.

    Alors pourquoi des doutes dans un si brillant tableau d’ensemble ?

    À cause de la Suisse, hélas, et de son multilinguisme si épatant sur le papier, et tellement paralysant sur le terrain. « Clivant », dirait-on plutôt aujourd’hui.
    Les faits sont têtus. La réalité vécue (ou subie ?) encore plus. Au point que si, par hasard, un écrivain un peu idéaliste se plaisait à oublier qu’en parlant français – et surtout en écrivant dans cette langue – il appartenait à une minorité vraiment minoritaire dans son propre pays, la mécanique soleuroise ne tarderait pas à lui rafraîchir singulièrement la mémoire. Il en va de même, en pire, pour les confrères et consœurs italophones et romanches qui, sur la grande planète de Solothurn, se retrouvent par la force des choses confinés sur les satellites Soletta et Soloturn-sans-h.
    Quant au public susceptible d’être intéressé par nos interventions de braves représentants de nos ghettos linguistiques respectifs, parlons-en ! Mon sondage personnel vaut ce qu’il vaut, mais les « francophones » du public avec lesquels j’ai discuté un peu, amis ou parfaits inconnus, habitaient tous en terre alémanique. Les Romands vivant en Romandie, et malgré tout présents à Soleure, étaient surtout des écrivains ou traducteurs invités, des accompagnateurs de ces écrivains et traducteurs, des membres du comité d’organisation, et encore des écrivains et traducteurs français invités qui auraient presque pu, pour l’occasion, passer pour des Romands.

    On prétend que la barrière de Rösti n’est plus un souci de nos jours. Eh bien c’est faux. Il s’agit d’un mur en béton triplement armé. Il semble retenir le public romand dans ses terres encore mieux que la monstrueuse protection érigée par les Américains pour empêcher les Mexicains de rejoindre la Californie.

 

    Une incursion hors des murs du ghetto

    Les faits sont têtus, disions-nous, et le problème soleurois a été identifié de longue date. On en était tout de même, cette année, à la 38ème édition ! Divers moyens ont, paraît-il, déjà été expérimentés pour, disons, essayer d’obtenir un meilleur « mélange » entre ces ressortissants helvétiques qui ont en commun d’écrire et de traduire, mais pas dans la même langue. Des auteurs représentant les langues ghettoïsées avaient, par exemple, été logés dans l’hôtel des majoritaires. Mais ça n’avait rien donné. En fait, ça a donné que les ghettoïsés le sont restés, et qu’au petit-déjeuner, ils ont pu continuer à étaler du beurre sur leur croissant dans leur langue.

    Ceci me rappelle un souper des auteurs auquel j’avais assisté il y a quelques années. Oui, le fameux souper des auteurs de Soleure ! Qui se tient le samedi. À 18h00 ! Non, il n’y a pas une faute de frappe concernant l’heure, tant il est connu que les écrivains aiment à se coucher avec les poules…

    Forte de ma bonne volonté (j’insiste un peu pour dire qu’il arrive en effet qu’elle soit ainsi orientée), je m’y étais rendue seule, par conséquent pas en groupe de francophones, décidée à me « mélanger » par moi-même, puisque la précaution que j’avais prise à l’époque avant la manifestation n’avait donné aucun effet concret. Dans ma naïveté, j’avais en effet fait savoir aux organisateurs que, bien que ne parlant pas un allemand excellent ni un italien parfait, je me débrouillais malgré tout dans ces deux langues, et que j’étais prête à faire l’effort de participer à des rencontres ou débats qui les « mélangeraient ».

    Ce samedi-là, à l’heure où un soleil éclatant s’acharnait encore, j’avais donc rejoint le premier étage du restaurant Kreuz, dévolu au « souper » des « auteurs », pas pile à l’heure, mais pas trop en retard non plus. Je m’étais retrouvée face à des tablées presque toutes occupées, et pas seulement ça, mais les assiettes étaient déjà sales et quasi vides. On aurait dit que les « auteurs » étaient plutôt des soldats qui venaient de quitter les tranchées après plusieurs semaines d’affreux combats, pressés d’avaler enfin un vrai repas. Malgré mon air perdu, personne ne m’avait fait un petit signe pour m’indiquer une place encore libre. Pour tout dire, personne n’avait reconnu en moi l’intrépide habitant d’un ghetto ayant osé faire le mur pour se glisser courageusement (or alors effrontément ?) jusque dans les rangs du quartier général.

    Forte de ce qui n’était déjà plus, à ce stade, de la volonté, mais tenait sans doute de l’élan désespéré, j’avais fini par me glisser sur un banc, et avais pris place aux côtés d’autochtones qui m’avaient fait bon accueil. Ils avaient écouté mon nom, dit le leur et, pleins de compréhension, avaient acquiescé à l’une de mes phrases qui avait posé de but en blanc le principe selon lequel le hochdeutsch, ça allait, mais pas le schwytzertütsch. Quelques bribes de conversations avaient suivi, pas désagréables dans mon souvenir, avant que je ne commence à me reprocher de n’avoir pas révisé mon vocabulaire allemand, tant je commençais à ne plus rien comprendre. Ou n’était-ce pas plutôt que ces phrases, qui me passaient toujours plus haut au-dessus de la tête, n’étaient pas prononcées en allemand véritable, comme les auraient charitablement mastiquées un « auteur » tel que Johann Wolfgang von G., ou Rainer Maria R., ou encore Robert M., si le sort me les avait déposés comme voisins de table ?

    Un peu lassée, j’avais fini par franchir gaillardement le Rubicon et proposé de parler anglais, afin de mettre tout le monde à égalité dans la panade. Ma suggestion n’avait pas été rejetée, mais ô surprise, n’avait pas été appliquée non plus. Tout en effectuant des allers-retours au buffet pour attraper des restes, je me rappelle avoir regardé ces congénères, et réalisé que je n’avais jamais lu une ligne de ce qu’ils avaient écrit, et qu’eux-mêmes ne pouvaient pas avoir lu une ligne de mes propres textes, parce que la plupart du temps, nous n’existons simplement pas dans la langue de l’autre. Ou si nous existons, c’est d’une façon si discrète qu’on pourrait presque croire que consigne a été donnée de n’en rien faire savoir. Ce qui ne nous empêche guère, hors du terrain littéraire, de déposer les mêmes bulletins de vote dans les urnes, de griller les mêmes cervelas et, une fois l’an, d’allumer des feux identiques sur nos monts quand le soleil etcætera.

    On peut prendre le problème comme on veut, y compris par son bout le plus romantique, m’est avis que tant d’occasions, qui ne sont pas même manquées, mais carrément mortes-nées, sont en réalité un grand gâchis pour un pays.
    J’écris le mot « pays », en lieu et place du mot « culture », afin de donner à mon argumentation des chances de porter un peu.
    Heureusement que l’immigration constitue l’un des plus solides atouts de cette impossible contrée dont nous nous trouvons être les citoyens. Ce sont les bienfaits de cette immigration qui m’avaient d’ailleurs tirée de mon propre piège lors de cette soirée au Kreuz. Tout à coup, quelques têtes nouvelles s’étaient risquées dans le réfectoire de la soldatesque. Je les avais repérées aussitôt, en raison de l’air sidéré qu’elles affichaient. Comme elles s’apprêtaient à tourner les talons, je m’étais empressée de leur adresser un signe de la main. Et c’est ainsi que les nouveaux arrivés avaient pris place vers mon bout de table, des Français de France, qui ne donnaient pas du tout l’impression d’avoir jamais été mêlé à quoi que ce soit de germanique sur leur propre sol. Des conversations s’étaient aussitôt engagées, autour de textes que nous avions tous lus, et pas seulement autour d’eux, comme cela se passe en général dans la vie, sauf en Suisse, un pays où le concept même de littérature suisse n’existe pas.

 

    En notre âme et conscience

    Je ne saurais terminer ce récit sans raconter comment le problème du souper des auteurs 2016 a été magistralement résolu.
    Il faut dire que le sort nous a beaucoup aidés.

    Voilà en effet qu’une consœur et un confrère écrivant dans la langue française ont vu leur lecture être programmée pile poil au moment où la fameuse bacchanale allait déployer ses feux, à savoir entre 18h00 et 20h00. Compte tenu de tout ce qui a été raconté précédemment, y compris sur le plan du public susceptible d’assister aux interventions ghettoïsées, une réflexion a été menée par chacun, en son âme et conscience.  L’intérêt envers le travail de nos collègues a d’abord été considéré. Puis un élément de solidarité manifeste a été examiné, susceptible de contrer un peu le sort. Ils ont fini par l’emporter sur toute autre considération d’ordre confédéral. Nous avons donc assisté à de belles rencontres autour des textes de Marie Gaulis et d’Antonin Moeri, modérées respectivement par Nicolas Couchepin et Geneviève Bridel qui, non contents de travailler encore à de telles heures indues, avaient de surcroît réservé un bon restaurant pour la délégation francophone. Celle-ci s’y rendit dans la soirée et partagea d’excellents moments dans sa langue. Ouf !
    Et ma foi, tant pis pour les promesses du programme officiel qui nous « mélange » si bien sur le papier.

    Mais je me permets de le répéter encore une fois ici, sait-on jamais : nous sommes nombreux, j’en suis persuadée, issus des minorités linguistiques et aussi de la majorité, à être prêts à participer à des débats, tables rondes et rencontres qui mélangeraient les langues et les thématiques. À défaut de causer à tout prix de nos textes, nous devrions être capables de dire deux mots susceptibles d’intéresser un public qui serait également « mélangé », ne serait-ce qu’à propos des écrivains suisses inexistants. En « immigrant » ainsi dans la langue des uns et des autres, d'une façon réelle, vivante et bien sûr maladroite, quitte à recourir par moments à l’anglais – qui n’a jamais tué personne ou si ? – nous aurions peut-être enfin le sentiment de rejoindre un XXI ème siècle qui s’illustre, d’ores et déjà, par l’étonnante facilité avec laquelle les humains parviennent à se parler par-dessus leurs innombrables différences.

    Et tant qu’à faire, nous devrions être capables aussi – nous autres gens de culture, pas vrai ? – d’attendre 21 heures ou 22 avant d’aller manger de concert, ce qui nous aurait permis, par exemple cette année, d’assister à la soirée d’hommage consacrée à ce magnifique écrivain italophone qu’est Alberto Nessi.

C'est avec ce train, dédié à l'écrivain Alice Rivaz (il n'y a pas de hasard...), que j'ai pu allègrement franchir la barrière de röstis pour me rendre aux 38èmes Journées littéraires de Soleure. Profitons-en pour préciser qu'Alice Rivaz s'appelait en réalité Alice Golay, et que "Rivaz" est le pseudonyme de plume qu'elle avait choisi, à partir du village du même nom, d'où sa mère était originaire. Le hasard continuant à bien faire les choses, je suis partie exactement du même village pour baptiser mes héros Juste et Hermine. Non sans avoir vérifié que, contrairement à l'impression de grande familiarité qu'il dégage de prime abord, ce nom de famille n'est pas du tout répandu.                                                                                                                                                             

C'est avec ce train, dédié à l'écrivain Alice Rivaz (il n'y a pas de hasard...), que j'ai pu allègrement franchir la barrière de röstis pour me rendre aux 38èmes Journées littéraires de Soleure. Profitons-en pour préciser qu'Alice Rivaz s'appelait en réalité Alice Golay, et que "Rivaz" est le pseudonyme de plume qu'elle avait choisi, à partir du village du même nom, d'où sa mère était originaire. Le hasard continuant à bien faire les choses, je suis partie exactement du même village pour baptiser mes héros Juste et Hermine. Non sans avoir vérifié que, contrairement à l'impression de grande familiarité qu'il dégage de prime abord, ce nom de famille n'est pas du tout répandu.