CHUTE DE GUERRIER

 

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Texte pour le théâtre en 2 actes
4 personnages
© catherine lovey
Texte déposé et protégé SSA
2012

 

Il se pourrait que la vérité fût triste.
Ernest Renan

 

 

Personnages 

Alexandre Nobile : homme paraissant plutôt beau et bien proportionné, autour de la soixantaine.

Dona Swan: épouse d’Alexandre Nobile. Physique plus commun que celui de son mari. Entre 50 et 60 ans.

Nicolas Berg : ami d’Alexandre Nobile. Plus petit que lui. Plus jeune aussi.

Katharina Weber : essayiste et journaliste. Autour de la trentaine. Belle, mais sans ostentation.

 

Décor et indications de départ

De préférence, le décor ne devrait pas être réaliste, mais plutôt symbolisé, stylisé. Il s’agit d’un intérieur, d’une sorte de salon-espace de travail mélangés.

La première conversation, au téléphone, se tient alors que le « rideau » (ou ce qui en tient lieu) reste baissé. On ne voit pas le personnage qui parle ni le lieu où il se trouve. 

Le « rideau » s’ouvrira à un moment précis et découvrira un intérieur donnant l’idée d’être plutôt moderne, mais sans une once d’originalité. Cet intérieur sera scindé en deux parties à l’atmosphère distincte, bien qu’aucune porte réelle, aucun meuble, plante ou autre type de « frontière » ne les délimite. À l’arrière-fond, on devinera la présence d’une cuisine, en tout cas d’un endroit lié à la préparation/stockage de la nourriture. 

La partie dans laquelle se trouve l’homme qui est en train de parler au téléphone doit donner l’idée d’un certain désordre, en tout cas d’un manque de tenue. Dans cette partie du lieu, on sent un certain laisser-aller, surtout en comparaison de l’autre partie de la pièce qui est mieux éclairée et arrangée, et où personne ne semble vivre en réalité.

La lumière et l’impression qui se dégagent du lieu où se trouvent les personnages seront très différentes à chaque scène, presque comme s’il s’agissait à chaque fois d’un nouveau lieu.

Il y a des fenêtres et même une porte-fenêtre, en tout cas l’idée d’ouvertures vers l’extérieur et où la lumière naturelle passe. 

À l’extérieur du lieu, on devine la nature, plutôt qu’une rue bruyante. À la base, c’est un lieu paisible dans un environnement confortable. Ce qui le rend inconfortable, c’est l’atmosphère qui y règne. Et aussi le contraste entre les objets qui figurent les meubles (petites tables, fauteuils, chaises, canapé etc.)  qui devraient si possible être stylisés, par exemple en béton, monocolores, sans confort, et certains autres éléments qui pourront être réels, tels la couverture dans laquelle s’enroulera Dona, des coussins, des livres, des papiers, des « objets » technologiques (écrans, ordinateurs, téléphones etc.), boissons et nourriture.

 

EXTRAIT

Acte I, scène 1

[Alors que le rideau n’est pas levé, le téléphone sonne. Il y a en réalité trois sonneries différentes, un même appel qui se répercute sur trois types d’appareils (un portable, un fixe et sans doute, plus loin dans la maison, un autre fixe).
Une voix d’homme répond. Une voix ferme, au ton plutôt distant au début, et qui deviendra légèrement plus empressée au fur et à mesure de la conversation. On n’entend d’abord que les réponses de l’homme, avant de finir par entendre aussi la voix de l’interlocutrice à travers le haut-parleur que l’homme enclenchera.]

Nombreuses sonneries du téléphone

NOBILE (pas traînant, cafouillages et bruits de choses renversées ou heurtées): Allô. Oui ?

WEBER [on ne l’entend pas] : (Bonjour, mon nom est Katharina Weber, je souhaiterais parler avec Monsieur Alexandre Nobile s’il vous plaît).

NOBILE : Oui.

WEBER : (Ah… vous êtes Monsieur Nobile, pardon de vous déranger, je…)

NOBILE : Oui ?

WEBER : (Voilà, je travaille comme journaliste et comme chercheuse sur des sujets d’assez longue haleine qui ont trait à… C’est l’un de vos amis qui m’a donné votre numéro de téléphone, Frank Stettler, je me recommande de sa part et…)

NOBILE : Comment connaissez-vous Frank Stettler?

WEBER : (Je l’ai interviewé à plusieurs reprises pour un magazine d’art qui…)

NOBILE : Que voulez-vous ?

WEBER : (Je souhaiterais vous rencontrer, je veux dire… vous rencontrer vraiment après ce qui… après tout ce qui est arrivé et…)

NOBILE : Ecoutez, Madame euh… Madame ?

WEBER : (Weber, Katharina Weber)

NOBILE : Il ne me semble pas utile que nous nous rencontrions, Madame Weber. Après… comment avez-vous dit, après ce qui est arrivé ? Il me semble qu’après ce qui est arrivé, il n’y a plus rien à dire, puisque tout a été dit et écrit, et montré et commenté et analysé et prouvé par A plus B. Je ne sais pas si vous-même avez écrit des choses là-dessus, Madame, euh… Madame, mais vos collègues ne se sont pas gênés et nous n’allons pas encore gâcher du temps et du papier.

WEBER : (Vous me comprenez mal Monsieur. Je… Ce serait plus facile pour moi de vous expliquer en face, ma… ma recherche ne porte pas sur votre affaire proprement dite mais… mais plutôt sur le destin. Oui. Voilà. Sur la question du destin…)

NOBILE : La question du destin ?  Qu’est-ce que ça veut dire ?

WEBER : (Je conduis une recherche qui…qui sera publiée et dont le thème central est le destin qui…)

NOBILE : Le destin qui ?

WEBER : (qui… qui… bascule Monsieur Nobile.)

NOBILE : Le destin qui quoi ?

WEBER : (qui bascule, Monsieur.)

NOBILE : Le destin qui bascule ? Allô ? Allô… ? Vous m’entendez ? Vous êtes en train de vous foutre de moi, c’est ça ?

WEBER : (Pas du tout, Monsieur. J’ai longuement parlé avec Frank Settler qui… qui est votre ami et croyez-moi, s’il a accepté de me donner votre numéro de téléphone, croyez-bien que…)

NOBILE : Une seconde, restez en ligne, je dois ouvrir… les… il fait très lourd ici, restez en ligne…

(Nobile pose le téléphone)

[Le « rideau » s’ouvre sur une pièce assez sombre. Nobile, pieds nus, est en train d’appuyer flegmatiquement, des deux mains, sur une télécommande. De la lumière commence à apparaître et de l’air à entrer, mais l’homme se trompe et des bruits de mouvements en avant, en arrière, commandés par des touches, se font entendre. Nobile est habillé d’une façon commune avec jeans et T-shirt, ce dernier étant à la base de forme plutôt élégante, mais il a perdu sa stricte tenue d’origine. L’homme semble encore physiquement plutôt bien de sa personne, mais il se vêt et se meut avec beaucoup de laisser-aller.
La lumière d’une journée éclatante au dehors pénètre peu à peu dans la pièce. On devine, sans les voir, des éléments de la nature, toute proche, d’un jardin. L’air et de légers sons de l’extérieur pénètrent dans la pièce.]

(Nobile revient, reprend le téléphone sans fil )

NOBILE : Allô ? Madame, écoutez … je vais vous mettre sur haut-parleur, cela ne vous dérange pas,

[Nobile enclenche le haut-parleur, sans attendre la réponse qui arrive. On entend désormais la voix de l’interlocutrice]

WEBER : Pas du tout Monsieur Nobile, pas du tout.

NOBILE : Je préfère me déplacer les mains libres. Je… j’ai besoin de marcher lorsque je suis au téléphone…

[en réalité, il s’assoit lourdement et, de fait, garde le téléphone dans la main et pas contre son oreille.]

WEBER : Tout à fait, Monsieur Nobile, cela ne me dérange pas.

NOBILE : Vous parliez du destin ? 

WEBER : J’ai conscience que, présentée de cette façon, ma… ma recherche peut paraître confuse, voire ridicule, mais je vous assure que… Le mieux serait que nous nous rencontrions, Monsieur, après ce qui…

NOBILE : Après ce qui est arrivé ?

WEBER : Oui, après ce qui vous est arrivé.

NOBILE : Tout ce qui m’est arrivé ?

WEBER : Tout. Oui. Monsieur.

NOBILE : Comment qualifieriez-vous ce qui m’est arrivé, Madame euh… Madame?

WEBER : Weber. Katharina Weber. Il n’est pas nécessaire de qualifier, je pense. Mais si vous y tenez, je dirais que… Je parlerais de chute.

NOBILE : Une chute ?

WEBER : (Silence)

NOBILE : J’aurais chuté, Madame?

WEBER : C’est-à-dire…

NOBILE : Vous vous intéressez aux hommes qui chutent ? C’est la meilleure ! Vous écrivez ce genre d’histoires, j’ai bien compris?

WEBER : C’est un raccourci, Monsieur. Je vous l’ai dit, j’en ai longuement parlé avec Monsieur Stettler, avec votre ami Frank Stettler, et il m’a dit… il m’a dit que sans l’ombre d’un doute vous… vous accepteriez de me rencontrer. Mon travail sera publié, vous savez et pour vous, ce serait certainement l’occasion de…

NOBILE : L’occasion de ?

WEBER : L’occasion de considérer les… choses à tête reposée avec… avec du recul… Je veux dire qu’aujourd’hui, plus personne ne prend de recul et j’estime pour ma part que… Je travaille essentiellement sur la question du recul, voilà.

NOBILE (narquois): Le recul, la chute, on se croirait dans un cours de physique, Newton, la pomme, mais qui va s’intéresser à des choses pareilles? Et où comptez-vous publier vos recherches, Madame, si vous pouviez me le dire ?

WEBER : J’écris des livres. Je peux vous faire parvenir la liste de mes publications. J’écris aussi des articles pour des magazines spécialisés qui…

NOBILE (toujours très narquois): Des magazines de sciences physiques ? Chute verticale avec ou sans frottement ?

WEBER : (Silence)

NOBILE : Avec ou sans frottement, Madame Weber?

WEBER : Accepteriez-vous de me rencontrer ?

NOBILE : Suis-je votre seule chute ?

WEBER : Pardon ?

NOBILE (encore plus narquois) : Suis-je le seul sujet chutant de votre étude ou avez-vous d’autres victimes sous la main ?

WEBER : Je m’étonne que vous utilisiez le terme de victime, je pense que…

NOBILE : Je l’utilise et je vous demande si vous en avez d’autres ?

WEBER : Mon étude porte en effet sur différents destins contemporains. J’ai déjà rencontré longuement plusieurs personnes qui sont…

NOBILE : Pourriez-vous mettre un nom sur les destins que vous avez déjà rencontrés, Madame, car il se peut que dans votre liste figurent des personnages qui ne me sont pas inconnus, n’est-ce pas, compte tenu des affaires dans lesquelles j’ai trempé, c’est ainsi qu’on dit, pas vrai, on trempe dans des affaires, et on en ressort mouillé, et parfois on ne sèche pas, oh non, on ne sèche plus du tout…

WEBER (le coupant) : Je ne peux pas vous donner de noms, Monsieur Nobile, c’est ce qui a été convenu. Les noms ne seront publiés que lorsque les personnes concernées me donneront leur accord définitif et il en ira de même pour vous. Mon travail repose sur la confiance et…

NOBILE (faussement intéressé) : Ainsi vous aimez les hommes détrempés Madame, vos goûts sont étranges, peu communs,

WEBER (le coupant à nouveau) : Je peux vous rappeler plus tard, vous laisser le temps de la réflexion, vous téléphoner un autre jour, à votre convenance et…

NOBILE (la coupant) : J’accepte.

WEBER : Vous ?

NOBILE : J’accepte de vous rencontrer.

WEBER : Merci de votre confiance. Quand serait-il po…

NOBILE (la coupe encore plus brutalement) : Jeudi.

WEBER : Jeudi… jeudi le…

NOBILE : Jeudi dans trois jours.

WEBER (très surprise) : ah…Attendez, je…

NOBILE : Jeudi dans trois jours. Ou rien.

WEBER : Très bien.

NOBILE : Chez moi.

WEBER : Bien.

NOBILE : 10 heures précises.

(Il raccroche sans attendre la réponse et sans saluer)

[Nobile, à la fois réjoui, comme s’il avait joué un bon tour, mais aussi préoccupé, tourne en rond dans la pièce avant de finir par s’installer autour d’une petite « table » qui a l’air de servir de table de bureau et sur laquelle se trouve un ordinateur portable fermé. Il l’ouvre, l’allume, attend puis commence à taper sur le clavier.]

NOBILE : Voyons un peu à qui nous avons à faire.

 

[Fin de l’extrait]

 

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