TEXTE POUR UNE COMEDIENNE SEULE

 

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Texte pour le théâtre
© catherine lovey
Texte déposé et protégé SSA
2011

Notes d’intention

Lieu :

Le lieu principal est le théâtre lui-même. Il faut une grande flexibilité, car le lieu doit pouvoir être à la fois le théâtre, là où se trouve la comédienne et où se situent les enjeux du théâtre (l’acteur, l’auteur, le personnage, le texte etc.) et aussi le bureau du personnage à incarner, à savoir une avocate d’affaires, Marianne Merripit. Il y a des ordinateurs, des téléphones, des écrans, y compris un mur blanc sur lequel sera projeté un échiquier pour des parties online que joue le personnage.

Les différents téléphones de la femme d’affaires sonneront assez souvent, ou parfois, c’est elle qui appelle. Les communications sont très brèves. Genre : Merripit. Mmmh. Mmmmh mmh. Oui. Non. Et elle raccroche.

Dans le même temps, tant la comédienne que son personnage utiliseront ce lieu pour des besoins divers, se recoiffer, changer de chaussures, de tenue, (l’aspect physique et l’âge sont des questions très importantes) car dans ce texte, il y a des conflits incessants entre la comédienne, l’auteur et le personnage, la comédienne « quittant » son personnage, comme emportée par un mouvement plus fort qu’elle.

 

Enjeux :

La comédienne seule sur scène doit incarner plusieurs voix simultanées et différentes.

En premier lieu, sa propre voix de femme dont le métier est d’être une comédienne. Elle y vit sa peur (de ne plus être demandée, de ne pas pouvoir jouer), sa soumission vis à vis de l’auteur, du « marché » et ne peut retenir des réactions qui sont plus fortes qu’elles, quand elle interpelle l’auteur et remet en question le fond du texte. Il y a donc trois voix au moins, rien que dans ce registre.

La quatrième voix, officielle celle-là, est celle du personnage qu’elle doit incarner. À savoir Marianne Merripit, un personnage rare pour ne pas dire inexistant au théâtre, selon l’auteur, qui tient beaucoup à cette perspective. Il s’agit d’une femme d’affaires qui, de ce fait même, est censée avoir échappé, au moins en partie, aux contingences liées à son sexe, et par conséquent, aux contingences historiquement imposées aux personnages féminins dans le théâtre. Cette voix de Marianne Merripit oscille toujours entre la force la plus éclatante et la fragilité la plus terrible. Mais bien souvent, les voix de la comédienne et de Marianne Merripit se mélangent, l’une laissant transparaître l’autre et vice versa.

Le ton principal de Marianne Merripit est calme, posé, rationnel. Jamais il ne va sur la revendication, l’emphase, surtout pas dans les phrases les plus violentes. Ce n’est jamais un ton déclamatoire qui veut convaincre, juste une énonciation calme et posée de faits. Ni les sentiments, ni les émotions ne sont joués. Les difficultés viendront du choix des mots, des articulations de phrases, que Marianne cherche pour exprimer des situations complexes, puisqu’il y a une rupture entre son image, ce qu’elle doit défendre pour garder cette image vivante à ses propres yeux et aux yeux du public, et la réalité qui porte cette image. Marianne est la plupart du temps souriante, consciente de sa propre ironie, et elle rit par moment franchement, tant la situation est absurde.

D’une façon générale, pour toutes les voix, le ton est rapide, la voix court sur les phrases et ne met pas d’emphase. Ce sont plutôt des voix de basse.

 

EXTRAIT

[La comédienne est sur scène et fait diverses tentatives pour se lancer. Rien ne semble prêt, ni elle-même, ni la scène]

(ton à la limite du Vaudeville) L’autre jour, j’ai rencontré Pierre-Henri Mendès. L’autre jour… L’autre jour, j’ai…
C’était samedi, au marché. Cela faisait quoi, huit mois, neuf mois, que je n’avais plus mis les pieds au marché, pas le temps, autre chose à faire et samedi, j’y suis et Pierre-Henri Mendès aussi. Je l’ai aimé, cet homme-là. Cela fait… oh… huit ans, neuf ans qu’on s’est quitté, enfin, c’est lui qui est parti, bref, on s’est séparé il y a longtemps et je tombe sur lui, au marché, samedi, sur Pierre-Henri, pile dans la zone où finissent les légumes et où commencent les fromages. J’étais encore dans les aubergines quand je l’ai repéré, enfin disons plutôt que j’ai vu une silhouette de dos et j’ai pensé qu’elle pourrait être celle de Pierre-Henri, abstraction faite du temps qui a passé et des effets du temps qui passe sur les silhouettes des uns et des autres. Pierre-Henri est un homme que j’ai beaucoup aimé mais qui m’est sorti de la tête. Si je devais dire depuis combien de temps cet homme-là n’est plus dans ma tête, je serais embarrassée, ça va, ça vient, ça revient, ce genre de pensées, on croit en avoir fini, mais pas vraiment, mais pas du tout, bref j’aperçois un homme et je me demande ce que je dois faire, comme pour les aubergines que j’étais en train de tripoter, alors quoi, vous les prenez ?, a demandé le marchand, au moins huit ou neuf ans qu’on s’est quitté, Pierre-Henri Mendès et moi, c’était vraiment lui, samedi…

(Brusque changement de ton. Ton de l’auteur, froid et sans concession)
Non !
L’auteur a dit : non !
Si tu commences comme ça, j’arrête tout.
As-tu une idée des risques que je prends ?
Tu mesures les difficultés ?
L’auteur m’a demandé si je mesurais les difficultés et son ton était mauvais.

 (Ton de la comédienne inquiète et prudente) En réalité, moi, je ne voulais pas commencer comme ça. J’avais une idée plus simple, sans Pierre-Henri Mendès, sans le marché, les aubergines, je voulais commencer par des mots qui ne prêtent pas à confusion, je voulais dire, voilà, je suis sur une scène et je vais vous raconter ma vie, je ne sais pas si ça va vous intéresser, dans le même temps, je ne vois pas ce que je pourrais faire d’autre, ici, devant vous, en tant que femme seule, sur scène, une comédienne.
C’est ce que je suis, une comédienne.
Blonde.

(Ton de l’auteur)
Stop !
L’auteur a dit : stop !
C’est du suicide.

Tu te rends compte, d’abord tu es une femme blabla première difficulté, tu es blonde blablabla deuxième difficulté, tu es seule sur scène blablablabla difficulté incontournable bla, plus très jeune blabla, presque vieille blablabla, personne ne met jamais en scène un personnage pareil, tu entends ça, blabla, personne, parce que c’est risqué, ça n’intéresse pas sur la durée.

(comédienne)
Je rapporte ici fidèlement des propos. Je rapporte des propos d’auteur et je ne veux pas être tenue pour responsable de quoi que ce soit, ni d’être une comédienne blonde.

On n’est pas sorti de l’auberge, l’auteur l’a dit, et son regard était las, et moi je m’étais encore repliée d’un cran dans le fauteuil, je ne sais pas comment je fais, on me dit des horreurs, je me replie, pourtant le fauteuil a un fond, mais je finis par disparaître, en magicienne de moi-même, un coup de baguette et clac, je ne suis plus là, ni ma honte, ni mes regrets.

J’ai joué des centaines de rôles dans ma vie et franchement, je suis capable de tout. Même la scène ridicule avec Pierre-Henri Mendès au marché, le marché de samedi dernier, je peux la jouer, ce n’est pas mon premier rôle faible, ni le dernier, il faut penser à changer les pneus de la voiture, payer la franchise médicale, souscrire une assurance-vie pour les enfants, déjà qu’ils n’ont pas de compte épargne, qu’est-ce que j’aurais bien pu mettre sur leur compte… Des programmes de théâtre ? Je sais que les enfants des autres ont tous une carte magnétique, à six ans déjà, ils soutirent l’argent comme des bonbons dans les guichets automatiques. Mes enfants à moi, ils ont des collections de programmes théâtraux dans leur chambre, à la place d’un compte dans une banque, avec le nom de leur maman dessus, souvent écrit petit, ou tout au bas de la distribution, parfois tout en haut, écrit en gros, parfois ça arrive, ils ont des collections de papier, ils en sont fiers, même si pour leurs études, on ne sait toujours pas comment on va faire.

Je suis capable de jouer n’importe quoi, si je ne joue pas je me perds, je me perds pour de bon, à table, je sers des nouilles familiales avec de la moutarde dessus, ou du poulet cru, j’oublie de cuire, quand je ne joue pas, je fais des exercices dans la cuisine, pour conserver tenue et souplesse, un coup de nettoyage dans le frigo, un coup sur la hotte d’aération, et je chantonne, je chantonne beaucoup quand je ne joue plus,
(voix peu mélodieuse, presque fausse)
à quoi ça sert tout ça,
mais où on va,
mais où on va, comme ça,
je suis une mère de famille rassurante qui chantonne énormément, un coup de torchon sur les vitres, un autre sur les enfants, mieux vaut que je remonte sur scène, jouer n’importe quoi, j’incarne une aubergine quand vous voulez, moi, et même la mère, je préfère la jouer au théâtre, plutôt que dans la réalité, c’est une question de crédibilité, mieux vaut que je retourne aux répétitions, un coup sur le chat, des coups sur les enfants, et alors reviendront le calme, la joyeuseté et la sauce tomate sur le plat des penne.

(ton rapide et peu convaincu) Soudain, Pierre-Henri Mendès s’est retourné. Je l’ai vu, oui, je l’ai vu tel qu’il apparaissait, gris, triste, déjà ventru, je l’ai à peine reconnu, je lui ai dit, Pierre-Henri, donne-moi le nom de la salope qui t’a fait ça, moi je t’aurais rendu heureux, on aurait eu un enfant ensemble, ou peut-être deux, ou pas d’enfant du tout, mais heureux, mon Henri-Bernard, on aurait lu à haute voix le soir dans notre lit, on serait allé au théâtre cinq fois par semaine, non, deux fois, les mercredi et les vendredi, André-Georges chéri, je t’aurais pris la main, et même Tchekhov tu l’aurais aimé, avec ta main dans la mienne, mais quelle femme t’a donc fait ça, mon François-Baptiste, donne-moi le nom de cette moins que rien qui t’a rendu tout gris, tout triste, tout…

(Brusque changement de ton)
Alerte !
L’auteur a hurlé : alerte !
Arrête ça tout de suite.
Tu es ridicule.                                            
Je t’ai parlé de Marianne Merripit, non ? Je t’ai parlé d’un vrai personnage de théâtre que tu allais incarner grâce à ce texte que je suis en train d’écrire, il s’agit d’une femme, elle s’appelle Marianne Merripit, Merripit deux « r », un « p », un « t », un prénom noble, un nom sans concession, et toi tu es en train de tout saloper avec ta scène de marché et ta figure de comédienne blonde, d’ailleurs j’exige que tu te teignes en noir, tu entends, a martelé l’auteur du texte que je suis en train de jouer, tu seras une Marianne aux cheveux irréprochables, une avocate d’affaires, une femme qui sait se tenir, spécialiste des restructurations, je te le rappelle, des dégraissages, des management buy-out, des leveraged buy-out, des fusions, des acquisitions, des mergers, bref, a dit l’auteur.

(ton bas et craintif), Spécialiste des quoi, j’ai posé la question doucement, tu peux répéter ?

(ton compassionnel puis pervers)
L’auteur a dit voilà.
Voilà ça commence mal.
Te rends-tu compte qu’un comédien ne dirait jamais une chose pareille ? Un comédien dirait ok. Il dirait ouais, super. Quand il entend le mot « merger », le comédien ne sait pas de quoi il s’agit, d’ailleurs il s’en fiche, mais il devine au moins qu’on est en train de parler de dossiers compliqués et qui rapportent du blé. Et toi tu as dis quoi ? Tu t’es écoutée ?
Voilà pourquoi, a dit l’auteur, voilà pourquoi une comédienne, ça réduit nettement le champ des possibles.
Le champ des possibles, parfaitement.
Réduction du champ des possibles, chapitre un.
Le champ des possibles est immense.
Tout à coup, une comédienne entre en scène.
Le champ se réduit.
Drastiquement.
Il s’agit d’un phénomène d’abaissement, d’un phénomène de… d’amoindrissement, de rapetissement, tout devient… tout…
Tu saisis ?

À cet instant précis, si par hasard on m’avait prise en photo, je crois qu’on n’aurait vu que le fauteuil. Je suis capable de disparaître complètement, on prend une photo et on ne voit pas qu’il y a une comédienne blonde sur le cliché, un coup de baguette, et toc, je ne suis plus là.

L’auteur ne m’a pas lâchée. Ceux qui croient que l’auteur est complice des comédiens qui sont complices des auteurs croient n’importe quoi et peuvent revoir leur copie. L’auteur tue le comédien plus sûrement qu’un poison, et les comédiens n’ont qu’une envie, écraser l’auteur avec un trax Caterpillar ou un char Léopard.
C’est tout ce qu’il y a à comprendre.
L’auteur a voulu savoir si j’avais enregistré son propos.
L’essence même de son propos.
J’ai hoché la tête.
J’ai dit oui. Un peu.

(ton doctoral)
Sais-tu pourquoi, historiquement, traditionnellement, constamment, opiniâtrement, systématiquement, on attend d’une comédienne, avant tout, une seule et unique chose, sur les scènes du monde entier, depuis la nuit des temps, on attend de la comédienne qu’elle soit l’huile pour la serrure du comédien, le beurre suintant sur ses épinards, la touche glamour dans son monde de brutes, sa prime de fin d’année, sa truffe râpée sur le risotto, bien sûr que tu le sais, n’est-ce pas, dis-le, sinon c’est moi qui vais dire qu’avant même d’être une comédienne, historiquement, opiniâtrement, la comédienne doit être une femme. Il faut qu’elle le soit, avant tout, par-dessus tout, c’est ce que chacun attend.
Une femme, ni plus, ni moins.
Une femme si possible jeune, si possible avenante, si possible affriolante.
Une belle jeune femme, c’est mieux.
Le boulot le plus important de la comédienne, c’est d’être d’abord ce qu’elle est déjà, une créature de sexe féminin, et s’y tenir. Sinon, ça ennuie. Sinon, ça perd en crédibilité. Par conséquent, le mot comédienne est délimité, on pourrait dire encadré, Nord, Sud, Est, Ouest, par le mot femme.
C’est comme ça.
Un comédien, en revanche, c’est autre chose.
Un comédien, c’est un comédien.  Il n’y a pas de limitation. Le comédien peut tout raconter, son âge n’a aucune importance, tu entends ça, les affaires et le reste, tout ce qui vient du comédien intéresse. Le cas de la comédienne est donc l’exact inverse de celui du comédien, pour la bonne raison que le champ des possibles est immensément grand devant le comédien et immensément réduit devant la comédienne. Si cette règle de proportion n’est pas respectée - règle non écrite, mais ce n’est pas parce que la règle n’est pas écrite qu’elle n’existe pas, au contraire, on le sait, depuis que nos aïeux chassaient pendant que nos aïeules faisaient des bébés, les torchaient, les éduquaient, entretenaient le feu, remuaient la soupe et passaient un coup de balais dans la grotte, on sait tous que les règles non écrites sont beaucoup plus coriaces que les règles écrites - , eh bien si cette règle du champ des possibles, chapitre deux, est bafouée sur scène,  tout le monde fiche le camp dans la salle.
Do you understand, a demandé l’auteur.
J’ai dit oui.
Un comédien peut, une comédienne doit.
Voilà le nœud de l’emmerdement avec une comédienne seule sur scène et blonde.
J’ai refait un petit oui.
Nous allons donc devoir contourner une difficulté, a annoncé l’auteur.

 

          [Fin de l’extrait]

 

Si vous êtes intéressé à lire ce texte, merci de prendre contact avec l’auteur.