Monsieur et Madame Rivaz en tournée de promotion

 

DECOUVREZ leurs aventures!

 

Une tentative désespérée…
de changer d’opérateur téléphonique

© catherine lovey, avril 2016

 

    Monsieur et Madame Rivaz ont estimé que ça commençait à bien faire.

    Enfin, je l’ai pensé à leur place, en pleine période de promotion de leurs aventures. Il m’est en effet apparu que ça suffisait de déposer chaque mois, sur l’autel du Dieu Swisscom, une offrande sous la forme de tout un tas de sous qui me garantissent, certes, un service impeccable, mais un service cher, dont je n’utilise dans les faits pas le quart du tiers de la moitié des possibilités, en termes de quantité d’appels, de messages et surtout de consommation de Go, comme on dit de nos jours.

    L’affaire fut entendue en moins de soixante secondes.

    Un premier clic de souris, et me voici sur le site d’un autre géant, orange de son état, tout aussi plénipotentiaire sur le marché helvétique que le colosse bleu Swisscom. À propos de ce marché, je ne sais pas ce qui nous empêcherait, à force d’y voir ce qu’on y voit, de conclure que ses acteurs ont résolu rien de moins que la quadrature du cercle. Comment ? En posant tout bonnement, et sans jamais le reconnaître, le principe du quasi monopole comme fondement même du libéralisme. Nous serions par conséquent, mais chuuut…, la seule économie communiste-qui-ne-dit-pas-son-nom à fonctionner véritablement sur cette planète.

    Mais ne nous éloignons pas de notre sujet.

    L'hercule dont je parle, et dans les bras duquel je me prépare à me jeter pour mon abonnement de téléphone mobile, présente cet avantage, à tout le moins à mes yeux facilement attendris, qu’il semble accorder une attention sincère à mes questions de budget. Peut-être ment-il, notez, peut-être m’entournicote-t-il, comme les autres, en me faisant croire que je réalise une affaire là où, sur le fond, c’est encore lui qui en fait une. Mais à un moment donné, il faut bien croire à quelque chose.

    Et c’est donc le souci constant manifesté par ce gros Monsieur orange envers les limites drastiques de mon porte-monnaie qui fait que je m’apprête à acheter également chez lui, après ses oranges, ses lessives, ses sauces tomate et j’en passe, toutes revêtues de leur célèbre robe striée vert de blanc, un abonnement téléphonique aux même couleurs.

    Il a suffi de trois-quatre petits clics pour répondre à ses questions. Puis j’ai conclu l’affaire en envoyant depuis mon téléphone, comme cela m’était demandé sur le site, le sms-qui-tue. Oui, une rupture, c’est aussi simple que cela aujourd’hui. Deux mots tapotés en vitesse sur le clavier d’un téléphone, et puis s’en va. 

    La réaction de Swisscom n’a pas tardé. Je n’avais pas encore reçu la confirmation de M-Budget Mobile à propos de mon nouvel abonnement que je réceptionnais déjà un sms de Swisscom, m’avertissant que j’allais perdre tous les avantages liés à l’abonnement XYZ, et que j’avais 14 jours pour y songer de plus près, et me dédire cas échéant.

    J’ai trouvé ça bizarre.

    Extrêmement bizarre.

    Car voilà que c’est Monsieur bleu, auquel j’ai voué, il est vrai, durant des années et des années, une épatante fidélité téléphonique, qui réagit le premier, alors que le sms annonçant ma décision, je l’avais bel et bien envoyé au bonhomme orange.
    Je me suis retrouvée dans la situation de celle qui vient de prévenir son amant avec un message on ne peut plus clair, j'arrive, amour, je quitte enfin cet enfoiré, et qui est-ce qui répond ?, le mari, avec des mots typiques de mari, attention cocotte, si j’étais toi, je réfléchirais à deux fois à tout ce que tu vas perdre.

    Pas très rassurée, je lis et relis le sms de confirmation du géant M-Budget Mobile, qui a fini par arriver, et qui me souhaite, pour aller vite, une sorte de bienvenue.
    N’y a-t-il vraiment rien d’autre à faire point de vue paperasse ? Après tant d’années, quitter l’un pour aller vers l’autre, est-ce aussi simple, et puis-je le croire ?

 Un logo peut en cacher un autre, si, si...

Un logo peut en cacher un autre, si, si...

    Le lendemain, je me retrouve dans une échoppe Swisscom, vous savez, l’un de ces endroits où l’on vous accueille dans un environnement so friendly, casual, cosy, easy, nice, moving, afin que vous vous sentiez, un coffee my friend, ? non pas comme un vulgaire consommateur qu’on va tondre d’une façon ou d’une autre, mais comme un client précieux qui doit être caressé dans le sens du poil, et encore un petit Sugus pour la route ?

    C’est évidemment un homme jeune, branché, dynamique, technologique, qui finit par s’adresser à nous (oui, je suis accompagnée), en cette fin d’après-midi, comme si nous étions son seul client de la journée dans cette enseigne pourtant très peuplée.
    Franchement, je ne sais pas comment ils font chez Monsieur bleu, est-ce qu’on leur a déjà greffé des puces électroniques dans le crâne ?

    – Que puis-je pour vous, nous demande-t-il d'une voix néanmoins humaine.

    Nous exposons nos soucis, le truc machin de l’abonnement chose avec le router W du modèle 2 point zéro et patati, nous n’y comprenons rien, que faire, mais que faire ?

    – C’est très simple, répond le vendeur branché, dans votre cas, voilà ce qu’il faut faire, et patata.

    Le Sugus citron commence à me coller entre les dents, mais comme notre problème semble déjà presque résolu, je me risque à annoncer officiellement l’impensable :

    – Ah ! au fait, à propos de mon abonnement mobile, je vous ai quitté, figurez-vous, j’ai décidé d’aller chez M-Budget Mobile, parce que leurs prix, hein, y’a pas photo, mais j’ai quand même trouvé bizarre que ce soit vous qui me répondiez en premier, et d’ailleurs, j’ai pas très bien compris votre message et cætera.

    L’homme électronisé ne cille pas. Il se contente de lâcher un tout est en ordre, avez-vous d’autres questions ?
    Je n’en reviens pas. Des années de fidélité sous un ciel quasi bleu, puis soudain, une rupture brutale que rien ne laissait présager, et tout ce que j’entends c’est avez-vous une autre question…

    Je décide de jouer le grand jeu.

    – Alors comme ça, je vous quitte après des années et des années, et ça ne vous fait rien ?

    – Vous ne nous avez pas quittés, répond le tranquille vendeur.

    – Bien sûr que si ! Je vous ai quitté hier, regardez dans votre système, si vous ne me croyez pas.

    – Mais pas du tout, vous êtes toujours chez nous !

    – Pardon ?

    – M-Budget Mobile, c’est nous.

    – Quoi ?

    – Ben oui.

    – Mais non, c’est la Migros.

    – Tssss.

    – Je vous jure que sur internet, c’est eux. Y’a même le logo M-Budget vert strié blanc, le M orange et tout le toutim, enfin !

    – Et moi je vous dis que M-Budget Mobile c’est nous. Migros distribue le produit, c’est tout.

    J’avale ce qui reste du Sugus d’un seul coup. Et j’essaie de me retourner comme je peux, en tirant aussitôt avantage de la situation :

    – Ah bon, bon-bon-bon, dans ce cas, c’est parfait, si j’ai un problème avec ce nouvel abonnement, je reviens vers vous alors ?

    – Ah ça non, pas du tout, répond le sympathique et caetera, non, nous on ne s'occupe pas de ces abonnements.

    – Comment donc, puisque c’est vous, vous venez de me le dire, non ?

    – C’est Swisscom qui est derrière, en effet. Mais nous, ici, on ne s’occupe que des abonnements Swisscom payés aux prix Swisscom. M-Budget, c’est du low cost, avec un service low cost.

    – Ça veut dire quoi exactement ?

    – Ça veut dire que la différence de prix, elle vient bien de quelque part. Donc si vous avez un problème avec votre abonnement budget, vous devez appeler le service budget, je sais comment ça fonctionne, j’y ai travaillé moi-même, vous pouvez tomber sur quelqu’un qui est formé ou qui ne l’est pas, ça dépend, c’est du low cost, vous comprenez, tandis qu’ici, nous sommes tous formés, c’est ça la différence, enfin voilà, la qualité du service, quoi.

    Je regarde soudain autour de moi les belles tables en bois cosy, les vieux modèles de téléphones et de machines à écrire qu’on a disposés ici et là, pour créer une atmosphère à la fois vintage et trendy, les jolis murs décorés notamment avec Chaplin, afin d’instiller une local touch proche du consumer, bref, ce paradis friendly et efficient, duquel je me retrouve éjectée sans autre forme de procès, à cause de ma félonie.

    Et je comprends alors que dans une économie aussi concentrée, pour ne pas dire planifiée, que la nôtre, on trouve le moyen de punir les dissidents qui ne parviennent même pas à l’être, en leur appliquant des sanctions dignes du libéralisme le plus pur.

    Nota Bene: je comprends aussi, en retournant plus tard sur le site internet, que je ne vaux pas mieux que tous les internautes pressés dans mon genre, qui ne prennent évidemment pas la peine de descendre jusqu’au fond du site, afin de cliquer, dans le sobre footer, sur le mot Entreprise de la rubrique À propos, où ils finiraient par lire, ainsi que cela m’est arrivé, que M-Budget offre des solutions de qualité dans le domaine des télécommunications à des prix attractifs. Elle est gérée et commercialisée par Wingo SA, filiale de Swisscom, en coopération avec Migros.