Monsieur et Madame Rivaz en tournée de promotion

 

DECOUVREZ leurs aventures!

 

VERTIGES AU MILIEU DES STEPPES

© catherine lovey, avril 2016

 

    Monsieur et Madame Rivaz étaient heureux, un peu émus aussi, d’avoir à se rendre dans la capitale. C’était samedi 9 avril. La capitale, ce n’était pas Berlin, ni Paris, ni Moscou, pas même Berne. C’était bien entendu Sion, chef-lieu des terres valaisannes.

    À peine débarqués du train, Hermine et Juste Rivaz ont été, une fois de plus, frappés par le petit côté sec et aride des lieux, qui tient davantage au tableau d’ensemble offert par la ville et son paysage alentour, qu’à une réalité strictement météorologique. On camouflerait le bâti que ça prendrait vite, par ici, des allures de steppe véritable.

    Ce samedi-là, on sentait cependant que pour trouver le soleil, d’ordinaire généreux sur Valère et Tourbillon, il fallait grimper haut. L’atmosphère se présentait donc grise et ralentie, avec quelques touches printanières vite démenties par la rigueur du fond de l’air.
    Ma foi tant pis, se sont dit Monsieur et Madame Rivaz.
    Ils n’auraient pas été fâchés, pourtant, de voir un peu de monde sur les terrasses, toutes déployées dans les rues centrales, mais désertes, comme le sont souvent les nefs des églises, bien que ceci n’ait sans doute aucun rapport avec cela.

    Jamais sans précaution

    Une courte flânerie s’en est suivie, dans ces rues si jolies, histoire de se mettre en jambes pour la signature prévue chez Payot. Précisons que le couple d’octogénaires n’a pas été précipité dans la capitale sans précaution. Le ban et l’arrière-ban ont naturellement été prévenus. Par des méthodes numériques, dites à déploiement rapide, utilisées pour la première fois dans le cas de ces deux vieux et de leur auteur, et par des moyens plus traditionnels. Si bien que parenté, parentèle et amis ont été aimablement priés de ne pas se déranger eux-mêmes, mais d’avoir la gentillesse d’avertir tout lecteur potentiel dans leur propre réseau.
    Ce qui fut fait.

    Sur l’insistance d’une Hermine Rivaz chaudement habillée – elle n’est pas du genre à qui l’on doit rappeler qu’en avril, il ne faut pas ôter un fil – décision fut prise de s’asseoir quelques minutes sur une frisquette terrasse, afin de boire un petit café et de consulter le Journal des Vastes Steppes Locales.
    Sait-on jamais, a dit Hermine en empoignant un exemplaire, peut-être qu’ils parlent un peu de nous là-dedans.
    Penses-tu, a rétorqué son mari Juste, ça fait deux mois qu’ils ont reçu notre livre, ça se saurait, s’ils avaient daigné s’y intéresser.
    Bon, a fait remarquer Madame Rivaz en cherchant tout de suite les pages dévolues aux choses de l’esprit, il faut dire qu’il y a tellement de nouveaux livres épatants qui sont publiés de nos jours.
    C’est ça, oui, c’est ça, a rétorqué plutôt froidement son époux.
    De mon côté, je me suis tue, me contentant de verser la crème dans mon espresso et d’allumer une cigarette. Je n’avais pas expulsé la première bouffée qu’Hermine refermait déjà le journal, en faisant de petits mouvements de gauche à droite avec son menton.
    Son époux était absorbé dans la contemplation des montagnes. On sentait qu’il n’avait aucune envie d’aller s’enfermer dans une librairie.
     J’ai tout de même fini par faire preuve d’autorité et par leur dire qu’il était temps.

 

    Taux de fréquentation honorable

    Comment résumer le plus honnêtement possible les deux heures qui ont suivi ?
   Une belle table de signatures, des libraires souriantes, et l’une en particulier, Christelle Moncalvo, qui me rappelle que nous nous étions connues à la librairie de Lausanne en 2005, lors de la sortie de L’homme interdit. Elle me remémore qu’elle a, par sa grand-mère maternelle, des origines remontant au même petit village de montagne où je suis née, et dans lequel vivent toujours mes parents et l’un de mes frères, ce qui rend notre conversation douce.


    Les clients vont et viennent. Quand ils sortent, d’autres rentrent. Le taux de fréquentation moyen peut donc être qualifié d’honorable. Personne ne se risque toutefois à s’approcher de la table de signatures, derrière laquelle je m’absorbe dans la lecture du Canard enchaîné. Encore moins à saisir l’un des livres pour tenter de voir à quoi ça ressemble. Je le comprends parfaitement. C’est toujours gênant. Après, on se sent un peu-beaucoup obligé. Je quitte donc la table, pour cette raison précise, et aussi à cause du plaisir que j’éprouve toujours à fureter dans les rayons. On publie énormément sur les jardins, ces temps-ci, quelle coïncidence ! On s’intéresse même au mot  « permaculture », dont j’ai pour la première fois entendu parler dans l’excellent film Demain.

    Notez que j’aurais pu faire preuve d’un peu d’esprit d’entreprise, et alerter la clientèle à propos de mon Hermine Rivaz, qui en sait autant que tous ces livres au sujet des plantes. Mais ce n’est pas le genre de la maison. Je parle de la mienne, pas de Payot.

 

    Amitié et générosité

    Un couple arrive. Ce sont des amis. Je gronde Lisbeth et Bertrand de s’être ainsi dérangés, mais l’occasion est belle d’échanger des nouvelles, debout, près de la table de signatures, pas loin de la caisse et de l’entrée. Nous avons du temps devant nous, car personne ne s’intéresse à Monsieur et Madame Rivaz, ni ne semble remarquer qu’ils sont présents.
   Tiens, un autre couple d’amis me fait signe. Je ne m’attendais pas à ce qu’ils viennent depuis Monthey.
   Décidément, j’ai la chance d’avoir d’excellents amis.
   De nouvelles conversations s’engagent, après avoir signé les exemplaires pour le premier couple qui est parti. Un nouveau clin d’œil me parvient. C’est ma très chère tante et marraine Véronique. Elle a requis deux complices pour cette opération « librairie », dont Marianne, qui n’est autre que la cook en chef de l’évêché de Sion.

    Je suis en train de signer plusieurs exemplaires pour mon amie Régine qui, à sa générosité, allie un esprit d’anticipation impressionnant. Elle souhaite en effet des dédicaces personnalisées sur des livres qui seront offerts à Noël prochain, à condition qu’elle se souvienne de l’endroit où elle les aura entreposés. Nous avons le même problème concernant la mémoire des planques, et en rions beaucoup. Je suis liée à Régine comme les doigts de la main, depuis nos études de maturité. Nous les avons faites auprès du collège Regina Pacis de St-Maurice, exclusivement réservé aux êtres de sexe féminin et où, dûment encadrées par des nonnes, nous reçûmes une éducation excellente. L’établissement ferma ses portes pour toujours l’année même où nous achevâmes notre parcours latin-anglais. Comme si, après notre passage, la messe avait été dite…

    Roger, compagnon de longue date de Régine, et qui sera bientôt promu au rang d’époux, multiplie les idées loufoques pour vendre mes livres : pourquoi pas un stand à leur mariage, justement prévu en juillet, hein ? Ce pince-sans-rire tombe naturellement en admiration devant les flyers de Payot annonçant ma signature. Il exige que je lui en dédicace un sur le champ, me promettant qu’il sera encadré pour l’éternité.

    Ce que c’est que d’avoir des fans enthousiastes, pas vrai ?

Régine et Roger ont tenu leur promesse d'"encadrement". Je ne sais pas si je dois m'en féliciter....

Régine et Roger ont tenu leur promesse d'"encadrement". Je ne sais pas si je dois m'en féliciter....

 

    Lire ou nourrir l’évêque, il faut choisir

    L’air de rien, je dédicace, sans compter que ma tante désire aussi plusieurs exemplaires, son amie Babeth en veut un, et Marianne également, qui se demande en plaisantant si elle aura l’occasion de le lire, avec toute l’énergie qu’elle consacre à nourrir son évêché, et en particulier mon oncle l’évêque, un homme pourtant frugal, je le jure ici. On en profite d’ailleurs pour me transmettre les salutations de ce cher Jean-Marie qui, s’il n’était pas retenu en mission du côté du Haut-Valais, se tiendrait évidemment, à l’instant, parmi les livres.

    Le temps file, comment pourrait-il en aller autrement ? J’ai à peine l’occasion de goûter à quelques bouffées de ma cigarette durant une pause à l’extérieur qu’arrive Sabine, un peu essoufflée avant la fermeture. Je ne l’ai pas revue depuis longtemps. Sa présence me fait plaisir. Elle a naturellement été téléguidée à distance par Sandra, l’autre merveilleuse mousquetaire de Regina Pacis.

 

    Sto drouzeï

    J’ai souvent eu l’occasion, dans mes textes, de parler de l’amitié, en tant que lien cardinal dans la vie. On comprendra sans doute une nouvelle fois ici pourquoi. Tandis que le dernier client quittait la librairie, les mots d’un proverbe russe me sont aussitôt revenus à l’esprit : « nié imieï sto roubleï, a imieï sto drouzieï », ce qui veut dire simplement ne cherche pas à posséder cent roubles, mais au contraire cent amis.

Le proverbe russe, imprimé sur un faux billet de 100 roubles que je garde précieusement dans mon bureau.

 

    La faute à mon nom de famille étranger

    Nous discutons un peu avec Christelle Moncalvo, Christelle Buro et Danaé Monnet qui se préparent à fermer le magasin. Elles aussi constatent, comme tant d’autres commerces, que la différence entre les prix exprimés en franc suisse et en euro commence à peser singulièrement sur la marche des affaires. L’économie valaisanne souffre, d’autres bruits en attestent depuis quelque temps, elle qui semblait avoir été miraculeusement épargnée par les ondes de choc successives à la crise de 2008.

    Ralentissement conjoncturel ou pas, à l’heure qu’il est, je n’ai pas signé le moindre exemplaire pour un lecteur inconnu. Voilà qui ne m’est jamais arrivé jusqu’ici, dans une vie d’écrivain qui m’a pourtant conduite vers d’autres steppes, réellement lointaines.
    Pour expliquer un tel résultat, je ne vois pas d’autre cause que la consonance étrangère de mon nom de famille.
    On sait bien, après tout, qu’en dépit des changements drastiques de mentalité – et dieu sait si les affaires récentes en témoignent – à l’œuvre dans le canton, le Valaisan moyen persiste à afficher dans les faits une préférence très nette pour tout ce qui vient du cru.

    À qui dois-je donc reprocher l’allure quasi azerbaïdjanaise du patronyme qui, en ce 9 avril, en a sûrement fait fuir plus d’un ?
    À mon papa Benoît, et à toute la chaîne de ces paysans-montagnards qui nous ont engendrés avec une grande application?
    À ma maman Gisèle, qui s’appelait déjà Lovey avant même de se marier – si c'est pas une malédiction, ça ! – et qui s’est pourtant gardée d’épouser un cousin ?
    À ma grand-mère maternelle Angèle, qui était aussi déjà une Lovey – enfer et damnation ! – avant son mariage, et qui n’a pas non plus épousé un consanguin immédiat ?

    Allez, c’est trop compliqué !

    Merci à vous tous, chers amis, chère famille, et vive ce bon petit Johannis sec et fruité à point !

Merci également à toute l'équipe de Payot Sion pour l'organisation de cette signature, à savoir Catherine Diop, gérante (absente au moment de la photo, parce que partie aider des collègues pour un inventaire), et de g.à d. Danaé Monnet, Christelle Moncalvo et Christelle Buro.

Merci également à toute l'équipe de Payot Sion pour l'organisation de cette signature, à savoir Catherine Diop, gérante (absente au moment de la photo, parce que partie aider des collègues pour un inventaire), et de g.à d. Danaé Monnet, Christelle Moncalvo et Christelle Buro.