Comment êtes-vous devenue écrivain ? Pourquoi aimez-vous ce métier ? D’où tirez-vous votre inspiration ?  Comment faites-vous pour créer un livre ? Et comment imaginez-vous la suite de votre carrière ?

[Questions adressées par Cédric L., écolier, région de Martigny]

 

Cher Cédric,

Merci beaucoup pour tes questions. Elles tuent parfaitement ! Pan ! Pan ! Pan ! Pan ! Et re-pan !
On me les adresse souvent et, à chaque fois, j’ai le sentiment que mes bras se mettent soudain à peser plusieurs centaines de kilos et que je ne vais pas tarder à m’enfoncer toute entière dans le sol. Même s’il est en marbre massif… Bien sûr, ce ne sont pas les bras qui me tirent vers la terre, mais ces si vastes questions.  Or, comme tu le sais sans doute déjà, notre tête étant rattachée à notre corps, il arrive que ce soit des parties de ce corps qui encaissent en premier les coups reçus par le cerveau.

Pour arranger les choses, tu as précisé qu'il me fallait donner des réponses très courtes. D’abord parce que tu devrais les recopier, et ça, c’est du boulot, et aussi parce qu’elles seront publiées dans le journal de ton école, parmi beaucoup d’autres sujets. Tu m’as fait penser à l’un de ces rédacteurs-rédactrices en chef d’aujourd’hui. En tant que journaliste de presse écrite (à savoir qui écrit des articles et les publie et non pas qui parle dans un micro ou face à une caméra) j’ai connu un certain nombre de ces responsables. Il m’a semblé qu’au fil des ans, ils étaient pris de la même obsession, qui ressemble fort à un maléfice : faire court. De plus en plus court. Faire vite aussi. De plus en plus vite. Et percutant. Et surtout faire neuf, afin que tout ait toujours l’air d’une nouveauté. Pourtant, dans ma spécialité, l’économie et la finance, il arrive qu’à force de faire plus court et plus vite et plus neuf, on ne fasse plus tout à fait son boulot. J’imagine que dans d’autres spécialités aussi. Et carrément dans la vie, où il apparaît qu’en s’acharnant à gagner du temps, on ne vive plus vraiment.  

Je ne sais pas si un jeune écolier comme toi s’intéresse aux nouvelles de l’actualité, mais tu auras peut-être appris que, cette semaine, une puissante entreprise d’édition a décidé de tuer l’un de ses magazines de presse qui s’appelle L’Hebdo > et qui existe en Suisse romande depuis 1981.  Pan ! Et c’est fini !
Plus de temps. Plus d’espace. Plus d’argent.
Soi-disant.
Comme si un journal qui informe des lecteurs, fait des enquêtes, pose des questions et réfléchit n’avait pas plus d’importance qu’une barre de céréales dont on peut arrêter la production du jour au lendemain, sous prétexte que les consommateurs ne l’aimeraient plus assez.
J’espère que ça te choque, qu’on confonde à ce point des lecteurs et des consommateurs. Pourtant, c’est bel et bien ce qui se passe, et pas seulement avec les journaux. Tout le monde est d’abord considéré comme un consommateur, et aussi les malades, les amoureux, les enfants et même les morts, qui consomment des cercueils, des bougies et des cérémonies. Du coup, il faut que ces business rapportent de l’argent, en réalité de plus en plus d’argent. Si bien qu’on n’hésite plus à les traiter aussi grossièrement qu'une barre de céréales : on ajoute encore plus de sucres malsains, de pépites de faux chocolat, une nouvelle couleur sur l’emballage. Et si, malgré ces « efforts », le consommateur n’en achète pas assez, on arrête tout.
En littérature, qui est le domaine des écrivains, la tendance est la même. C’est te dire, cher Cédric, à quel point il ne fait pas bon vivre pour ceux qui se méfient du sucré, de la nouveauté, et qui ne cherchent pas à gagner du temps et de l’argent à tout prix.

Ne va pas croire, pourtant, que je sois contre le fait d’écrire court. Au contraire, c’est une bonne hygiène, surtout pour un écrivain dont l’art consiste notamment à peser chaque mot, puis chaque phrase, puis chaque enchaînement de phrases. L’ennui, c’est que les choses sont rarement noires ou blanches. Gentilles ou méchantes. Belles ou laides. Dès lors, des adjectifs aussi magnifiquement courts que noir et blanc ne suffisent pas pour toutes les descriptions. À moins de se ficher de la vérité. Sache que je ne m’en fiche pas. J’ai malgré tout fait mon possible pour que tu n’aies pas trop de travail à recopier mes réponses. Les voici, en te souhaitant le meilleur dans ta vie d’écolier, et dans ta vie tout court.

  • Comment êtes-vous devenue écrivain ?
    En lisant beaucoup dans mon enfance, tout le temps, et à partir des histoires que je lisais, en inventant les miennes. Puis peu à peu, en les écrivant.
  • Pourquoi aimez-vous ce métier ?
    L’écriture littéraire est d’abord un art avant d’être un métier. On dira donc que c’est un art-métier. Je l’aime parce qu’il me permet de travailler une langue et de créer des histoires nouvelles.
  • D’où tirez-vous votre inspiration ?
    De tout et n’importe quoi : d’une voix que j’entends, d’une silhouette, d’une couleur, d’une sensation. Être écrivain, c’est d’abord beaucoup regarder, beaucoup observer, et ensuite beaucoup travailler pour faire en sorte que des personnages qui n’existent pas aient l’air d’exister vraiment.
  • Comment faites-vous pour créer un livre ?
    J’invente une histoire au fur et à mesure, sans savoir ce qui va se passer. J’y travaille tous les jours, pendant un an, deux ans, trois ans, voire plus. Ensuite, le livre existe parce qu’un éditeur professionnel le publie, que des libraires le vendent, des bibliothèques le louent et, surtout, des lecteurs le lisent.
  • Comment imaginez-vous la suite de votre carrière ?
    J’espère avoir une bonne santé et assez de forces pour continuer à écrire. Et j’espère qu’il y aura de plus en plus de lecteurs qui seront intéressés à lire mes textes, aussi après que je serai morte.

 

Une suggestion de lecture : Les Royaumes de Narthamarda, de Mélissa Pollien >
La vérité, c’est que je n’ai pas encore lu ce livre qui vient de paraître. En revanche, j’ai récemment fait la connaissance, au cours de russe, de sa très jeune auteure, qui aura dix-neuf ans cette année. Encouragée à l’école par l’une de ses institutrices, Mélissa a fait paraître le premier tome de sa trilogie « Fantasy », alors qu’elle avait douze ans ! Je me dis, cher Cédric, que son exemple ne peut que t'inciter à développer tes propres passions et à y consacrer les forces et l’enthousiasme nécessaires.
Il y a dans cette histoire une jeune fille qui a disparu, une forêt mystérieuse et des maléfices. Entre autres aventures… Pendant ce temps, Mélissa est bien occupée à étudier le russe, l’allemand et le français, afin de passer bientôt les examens qui lui permettront d’entrer à l’école de traduction de Genève. Je te propose donc, tandis que nous découvrirons son texte, que nous gardions les doigts croisés, afin que tout se passe bien non seulement pour ses héros préférés, mais aussi pour elle !

© catherine lovey, le 27 janvier 2017

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