Alice au pays des enfants déchirés
Les pralinés de chocolat offerts à la petite Alice dans son enfance – elle ne s’appelait pas encore Rivaz – pour la récompenser d’être si obéissante, étaient immangeables. Elle devait pourtant les avaler sans broncher. Et pas seulement, mais faire semblant, devant les deux aïeules qui les lui donnaient, de les trouver délicieux et de se montrer consciente du privilège inouï qui lui était fait de pouvoir en goûter un ou deux. Souvent, la petite fille passait des heures sur un tabouret, inerte. Face à elle, une grand-mère et une grand-tante qu’il fallait à la fois visiter et ne surtout pas déranger. Tout porte à croire que la vie avait étriqué l’esprit de ces deux femmes, sinon leur âme, sans avoir dû trop ruser.
Voilà comment la petite Alice-Golay-qui-deviendra-l’écrivain-Rivaz aurait pu finir elle aussi. En vieux chocolat, enfermé dans une armoire à linge, tellement imprégné de camphre et de naphtaline qu’il n’a plus aucune chance d’exhaler le beurre de cacao, ne parlons pas des noisettes.
Le texte que vous allez lire, cet Alphabet du matin, témoigne d’un miracle. Car s’il avait fallu parier ne serait-ce que deux centimes sur le fait que cette enfant, une fille unique dépourvue de camarades jusqu’à l’âge de neuf ans, parvienne à échapper à son destin de docilité et de silence, personne n’aurait posé ces misérables centimes sur une table, et certainement pas moi.
Alice Golay-devenue-Rivaz est donc un miracle à elle seule, et son écriture l’est tout autant. Précise, sobre, la voici équipée pour traverser les décennies et s’approcher des choses et des gens avec une vivacité ébouriffante. L’écrivain nous parle d’une enfance, en grande partie la sienne, dans sa vérité littéraire. C’est-à-dire dans une clarté qui jamais n’estompe les nuances. Pour lier ces ingrédients d’apparence contradictoire, un humour caractéristique. Discret de prime abord, typique des êtres timides à en devenir malades, il fait mouche à chaque fois.
Un genre d’humour de survie?
Sans doute développé très tôt, pour ne pas finir dans l’armoire avec les chocolats rancis.
Alors quoi? S’agirait-il d’un énième récit, celui d’une enfance lointaine, dans une société morte et enterrée? Une enfance vintage qui n’aurait plus rien de fondamental à dire aux individus truffés de technologie que nous sommes devenus?
N’oublions pas en premier lieu ceci: un enfant est une éponge. Il demeure une éponge, quel que soit son siècle et son environnement. Chacune et chacun d’entre nous l’avons été, les enfants d’aujourd’hui le sont, et le fait que nous avons tendance à oublier notre propre enfance, préférons l’oublier, choisissons de l’oublier, ne change rien à l’affaire.
Mais oublier quoi ?
Eh bien ce que nous trouvons dans ce texte simple et prodigieux. Comment, peu à peu, toutes antennes dehors, une enfant se met à percevoir les êtres, les mots, les paysages et la société de son univers immédiat. Et comment elle ressent que tout y est déchirant. Absolument déchirant. Qui déchire, oui, et tourmente cette fillette, et tant d’entre nous durant notre enfance, à force de se révéler fascinant et effrayant. En même temps. Gentil et méchant. Tranquille et dangereux. Doux et rugueux. Joli et vilain. Joyeux et triste. Très vrai et archi-faux. Juste, pas juste du tout, vraiment injuste.
Irréconciliable, en somme, et devant être réconcilié à n’importe quel prix.
Or ce prix, plus ou moins exorbitant, chaque enfant le paie.
Voilà une des bonnes leçons que Mademoiselle Golay, fille d’instituteur, nous donne, mais pas sous la forme d’une leçon d’école. Plutôt sous celle d’un fascinant morceau de littérature. Ecrit par une dénommée Rivaz, Alice, un nom d’emprunt, un pseudo, choisi dans la précipitation peu avant que son premier texte, Nuages dans la main, ne passe chez l’imprimeur, en 1940. La petite fille devenue grande avait déjà trente-neuf ans. Il s’agissait pourtant, encore et toujours, de ménager papa et maman. Ne pas faire ombrage à ce père devenu un politicien connu ; ne pas mettre ses parents dans une situation où ils devraient assumer publiquement un fait aussi honteux que celui d’avoir, imaginez-vous ça! une fille qui se targue d’entrer en littérature.
[fin de l’extrait]
© catherine lovey