Ciel, un fax!
Enfance… Être un enfant… Les enfants.
C’est étrange, la manière dont ces mots résonnent dans ma tête. Sans doute est-ce différent d’une personne à l’autre. Je me demande par exemple si, pour la plupart des gens, le mot enfance les renvoie en premier lieu à leur propre enfance, ou à celle de leurs enfants? Qu’est-ce qui se déclenche d’abord à l’intérieur de nous, à l’énoncé de ce mot?
Enfant. Éléphant. Porcelaine. Magasin de.
Le monde des adultes peut-il être comparé à un magasin de porcelaine? À l’intérieur duquel les enfants éléphants mettent tout sens dessus dessous avant d’apprendre à devenir de petits adultes sans trompe, et puis des grands. À l’évidence, cette comparaison ne tient pas la route. L’inverse se justifierait plutôt. Les adultes comme des éléphants, et la porcelaine survivant à peine quelques secondes sur les étagères autour d’eux.
Il y a une trentaine d’années, dans cette société suisse qui osait encore, sans complexe, affirmer que la question des enfants ne regarde que ceux qui les ont mis au monde – en l’occurrence, concrètement et uniquement, celles qui les ont mis au monde – et s’ingéniait à ne pas lever un doigt pour nous permettre de joindre les bouts de nos doubles voire triples vies impossibles à concilier, il m’arrivait assez souvent, dans le but louable de parvenir à boucler une seule de mes journées de journaliste de presse écrite, d’aller en courant à travers la ville récupérer mon fils après sa propre journée de petit garçon de trois, quatre, cinq ans, et de l’installer – on peut aussi dire dissimuler – sous ma table de travail au journal. Tout le monde, au sein de cet environnement professionnel, savait à quel point nos vies compliquées l’étaient en effet, mais n’en avait cure. En particulier ceux qui prenaient les décisions, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, et ne risquaient pas d’avoir besoin de planquer leurs propres enfants sous leur bureau. Comme un seul homme, ils veillaient à favoriser leur carrière de bons pères de famille, tout en pénalisant d’autant celle de ces créatures trop hybrides pour être fiables, à savoir les mères de ces mêmes familles. Entraînés par le courant de ce fleuve sans pitié, la plupart des collègues consentaient à fermer les yeux sur les arrangements des unes et des autres, du moment où le boulot était fait et bien fait.
Je donnais à mon fils des tas d’exemplaires de notre journal, ainsi que des ciseaux sécurisés. L’enfant coupait et découpait ces pages dont la mauvaise encre encrassait ses mains, se frayant un chemin à travers cette actualité qui, déjà, défilait à toute vitesse. À peine publié, presque oublié. Un peu moins rapidement qu’aujourd’hui cependant. Je veux croire qu’il lui reste quelque chose de ces découpages frénétiques, à cet enfant devenu grand. Il fait partie de cette génération que la lecture en général n’absorbe pas, mais il demeure un lecteur de presse. Nous avons souvent des discussions animées, même lorsque des milliers de kilomètres nous séparent, autour d’enjeux économiques et financiers qui ont, un bon moment, occupé l’angle professionnel de mon existence.
À chaque fois que, dans cette rédaction, je devais me lever pour aller au fax, l’enfant sortait de dessous la table et m’accompagnait. Nous traversions divers espaces, nous arrêtant pour jeter un œil sur le travail de l’infographiste, nous attardant auprès d’une grande table qui accueillait des photos prises, développées et amenées par des photographes en chair et en os. Ces photos y étaient étalées, discutées, triées, en vue d’illustrer l’édition à paraître. Puis, avec mon fils, nous allions au fax, pour en recevoir ou en envoyer. Bien qu’informatisés, bien qu’équipés d’une messagerie interne instable, bien que commençant à utiliser les tout premiers moteurs de recherche, poussifs et qui ne s’appelaient pas Google, le fax demeurait ce moyen rapide, et surtout sécurisé, permettant d’échanger des informations, en particulier celles ayant trait au monde des affaires et du droit.
Mon enfant était fasciné par cette machine. Je ne sais plus quels mots j’avais utilisés pour lui en expliquer le fonctionnement. Dans l’idée de faire face avec dignité à ses questions jamais taries, j’avais ouvert ce genre de gros volumes aujourd’hui disparus, qui s’appelaient Encyclopaedia Universalis et compagnie.
Et puis un jour, en voiture, nous traversions tôt le matin la plaine du Rhône en direction du Valais. C’était un dimanche…
[fin de l’extrait]
© catherine lovey, 2025
Ces soleils, 2025, Collectif Aristide, dessins de Anne Crausaz