Genève-Bamako: On s’écrit!

Depuis 2021, écrivains et artistes d’Afrique francophone et de Suisse romande correspondent puis se rencontrent sous l’égide de GenevAfrica et de Laboratorio Arts Contemporains. Entre 2024 et 2025, pour la 4ème édition, l’accent a été mis sur le Mali, pays en pleine mutation. Les échanges développés depuis une année donnent lieu à un livre qui sera publié en novembre et présenté à Genève dans le cadre du festival consacré à ce projet.
Catherine Lovey et Alioune Ifra Ndiaye sont l’un des deux duos formés pour l’occasion.
La Couleur des jours publie des extraits de leur correspondance.


 

Dimanche 10 novembre 2024,
Paris, veille de mon retour en Suisse

 Bonjour Alioune Ifra Ndiaye,

Je vous écris sous un ciel terne, presque un blanc de science-fiction, le ciel de Paris en ces jours du mois de novembre 2024 ; une petite bruine a pris l’habitude de tomber tôt le matin et de persister durant quelques heures, à peine une bruine, pour dire la vérité, mais qui rend cheveux et vêtements collants.

Je recommence:

Bonjour, cher Alioune, je t’écris sous un ciel presque blanc, dont le nez gouttelle tôt le matin, sans que je ne puisse te dire si tout ceci est dû à la pollution, à l’agitation dans la capitale française, aux habitudes du mois de novembre en général, ou à ses dérèglements. Cette lumière spectrale me fait cligner des yeux. J’en suis à porter des lunettes de soleil à une heure où personne ne songerait à les sortir de leur étui. Et j’en suis aussi à te laisser trancher entre le vous et le tu pour notre correspondance, question importante dans la langue française. De mon côté, je m’habitue assez bien à cette mode du tutoiement immédiat qui a pris possession de notre époque ; il me reste cependant ce réflexe contre lequel je n’ai guère envie de lutter, qui me pousse à dire vous à un·e inconnu·e, jusqu’au moment où nous décidons ensemble de nous dire tu, comme si nous poussions une porte nouvelle.

Figurez-vous que je n’ai fait aucune recherche internet à partir de votre nom et des quelques mots que Max Lobe a écrit à votre propos. Vous seriez un auteur, ingénieur culturel, dramaturge, fondateur du complexe BlonBa à Bamako. J’aime beaucoup le mot ingénieur, bien plus que ceux, devenus incontournables, de médiateur et curateur. Serais-je une flemmarde, par-dessus le marché dépourvue de curiosité? Absolument pas.

Cette expérience de correspondance avec vous m’enchante. J’éprouve simplement ce désir, ambitieux et critiquable, de voir comment des mots – nus – vont se débrouiller, en cette époque où tout passe par des images et des infos numériques glanées à la va-vite, dont nous nous satisfaisons encore plus vite, moi la première. Mon envie est donc de procéder à rebours du bon sens contemporain dans l’approche de votre personne, de votre travail, de votre tête, de votre être au monde, dans votre Mali où je ne suis jamais allée.

Peut-être serez-vous offusqué que je ne vous aie même pas googlelisé? Verbe transitif très en vogue lui aussi…
Vous me le direz!

(…)
catherine lovey

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  Montreuil, jeudi 21 novembre 2024
Bonjour Catherine.

Merci pour ta lettre. J’adopte donc le tutoiement. C’est dans cette pratique que nous sommes mutuellement à l’aise.
Je devrais t’écrire depuis Bamako, mais je suis à Montreuil, en France, dans un bistrot à 40 mètres de la mairie de Montreuil. Le Gévaudan. J’y observe une pluie de neige. Une pluie de neige est toujours un événement pour un sahélien.

Je viens de la mairie de Montreuil. Demain, vendredi 22 novembre à 18 heures, une association de Maliens en France y organise la projection de mon long métrage Taane. Si tu es à Paris, je serais honoré par ta présence. La projection sera suivie d’un débat.

Tu as compris. Je réalise des films. Je mets aussi en scène des spectacles. J’écris également de temps en temps des essais de réflexions, essentiellement sur le Mali. Je produis des programmes populaires de télévision. Des téléréalités, des variétés, des documentaires, des magazines, des talk-show. J’anime de temps en temps des travaux dirigés à l’Université de Bamako.
J’ai aussi construit un complexe culturel de trois salles à Bamako. Il s’appelle BlonBa. Il fonctionne comme une sorte de laboratoire artistique et culturel. Il reçoit des résidences, des formations, des créations. On y programme aussi des événements artistiques et culturels pour le grand public. A cause de la crise multifonctionnelle que subit mon pays, le Mali, depuis 2012, nous n’avons pas pu fonctionner normalement. J’ai dû fermer provisoirement le mois de mai 2024.

La fermeture provisoire de BlonBa n’est en fait pas mon principal problème. Mon principal problème est moi-même. J’ai un problème de psycho-généalogie. Je n’arrive pas à définir mon identité. Qui suis-je ? Quand je te parle de moi, comprends aussi mon pays. Peut-être que c’est aussi un problème des pays voisins du Mali. Je n’en suis pas sûr. Mais ce qui est sûr, le Burkina, le Sénégal, la Côte d’Ivoire, la Guinée, la Gambie partagent plus ou moins le même substrat culturel.

Notre correspondance va peut-être me servir de catharsis. Parce que, dans mon pays, j’ai l’impression d’être le seul conscient d’être le fruit d’une déconstruction sociale structurelle sur plusieurs siècles. Et qu’il y a nécessité de nous réinventer.

Je suis né dans les années 70 au Mali, un territoire imaginé, dessiné et légué par la colonisation française. Cependant, notre récit national actuel essaie de me convaincre que ce sont nos ancêtres qui ont conquis cette terre et nous l’ont léguée. Quand j’entends ces récits de la bouche de nos griots, de nos politiques, de nos autorités, de nos historiens, une question me taraude.Croient-ils vraiment à leurs propos? J’ai oublié de te préciser que je suis diplômé aussi en histoire et géographie de l’École normale supérieure du Mali.

Pourquoi mes compatriotes déploient-ils autant d’énergie pour construire une historiographie qui ne résistera pas à un travail scientifique ? N’est-il pas plus simple d’adopter simplement notre héritage historique pour en faire un outil de construction de notre devenir et de notre avenir, de participation à la conversation mondiale, à la sauvegarde de la planète et d’accéder ainsi l’accès aux bienfaits de ce monde?

J’essaie de partager cet idéal avec mes compatriotes. Ce n’est pour l’instant pas possible. Ils vivent une hystérie collective qui leur permet de vivre un semblant de bonheur quotidien avec cette réalité. Mais… peut-être qu’ils sont vraiment très heureux! Quand tu les vois dans les «soumou» de dimanche, très bien habillés, chantés par les griots avec une historiographie fictive, surtout les femmes. Ils y sont vraiment heureux. Est-ce pour ce moment seulement? Ou le bonheur est prolongé jusqu’à la maison? Dans le temps? J’en doute.

Pourquoi? Parce que le soumou, concert familial, organisé généralement pour les mariages, est devenu comme une sorte de dopamine pour les femmes. D’ailleurs, c’est ce que chantent Amadou et Mariam dans leur célèbre chanson «Les dimanches à Bamako, c’est le jour de mariage».

Pourquoi je pense que c’est la dopamine des femmes? Parce que ce sont de forts moments de bonheur éphémère. Ces moments, pendant lesquels elles sont magnifiées en public devant toutes les autres femmes par les mensonges poétiques des griots, sont vraiment recherchés. Elles n’hésitent pas à se ruiner pour vivre, devant les autres femmes, ces moments de bonheur éphémère. Certaines se prostituent même.

Les réseaux sociaux ont amplifié le phénomène. Il y a une page Facebook, MJD, Mali Jolies dew, qui s’est spécialisée dans la couverture de cette actualité. Notamment celle des griottes célèbres. Elle est énormément suivie par des femmes. Elles sont des centaines de milliers de followers. de cette page.
Les femmes se réfugient dans cette hystérie pour fuir généralement les violences psychologiques et physiques de leur maison: polygamie, mari violent, belle-mère et belle-sœur détestables, environnement physique insupportable…
Cette hystérie nationale ne s’arrête pas seulement au niveau des femmes. Elle est surtout entretenue par les autorités nationales. De toutes les autorités: administratives, universitaires, politiques, religieuses…

La religion, avec ses plus de 30 000 mosquées, en tête. Les leaders religieux ont un discours déresponsabilisant. Si quelque chose t’arrive demain, ce n’est pas grave. C’est Dieu qui l’a voulu. Un médecin t’injecte du sérum glucosé. Tu es diabétique et en meurs. Ce n’est pas grave. C’est Dieu qui l’a voulu. Ton mari te bat à la maison. Ce n’est pas grave. Dieu veut que la femme se soumette. C’est comme ça que ses enfants réussiront. Pas par l’éducation. Ils pourront digérer tranquillement les traumatismes de la violence familiale par la grâce de Dieu. Ah oui !!! Dieu veille…

(…)

J’ai la chance de voyager beaucoup. Je réside ou traverse au moins cent villages  et moyennes villes moyennes par an au Mali. J’ai la chance d’observer l’aggravation de ce dysfonctionnement. Est-ce une chance? Peut-être une malédiction? Peut-être n’aurait-il pas été plus simple pour moi de ne pas savoir? Parce que plus je sais, plus j’en deviens malheureux.
Le poids de cette psycho-généalogie me pèse. J’ai l’impression d’être le seul à la comprendre. J’avoue que, de temps en temps, quelques rares compatriotes partagent le poids avec moi. Mais pour m’avouer leur totale impuissance.
Je n’arrive pas à m’avouer impuissant. Je travaille à une thérapie pour me libérer et surtout libérer mes compatriotes de leurs comportements inconscients et de leur mal être. C’est mon projet de vie. Ça semble gigantesque. Mais c’est possible. Et par la culture.

C’est ce qui explique ma démarche d’ingénierie culturelle. C’est comme ça que je suis devenu ingénieur culturel. D’abord par ma formation académique : maîtrise en histoire et géographie, DESS en relations interculturelles, licences en techniques de réalisation, master en théologie, plusieurs initiations aux savoirs traditionnels… Puis par la pratique : membres de comités scientifiques d’études sur les dysfonctionnements sociologiques du Mali, responsables de sondages d’autorités de centaines de villages, auteur de plusieurs programmes d’éducation à la citoyenneté, productions de plusieurs œuvres avec comme ligne éditoriale les enjeux citoyens au Mali.

Le film Taane est une des œuvres de cette démarche. On va le montrer dans un cadre restreint à la mairie de Montreuil pour susciter un débat autour du thème: quel citoyen pour le Mali d’aujourd’hui? J’espère avoir l’honneur de ta présence demain.

Chère Catherine, j’espère n’avoir pas été très déprimant. Mais comme je te l’ai dit, c’est un chantier passionnant. Mon projet de vie. Et c’est une opportunité pour réinventer mon pays et le mettre en phase avec les enjeux actuels du monde. Je t’en dirai davantage dans mes prochaines lettres.

Alioune Ifra Ndiaye

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Sous un soleil trompeur et dans un froid certain,
chez mes parents, en Valais, vendredi 29 novembre 2024

Cher Alioune,

Merci pour ta lettre et pour la confiance dont tu témoignes à mon égard à travers elle. Cela me touche et m’honore, je te le dis bien sincèrement.
Allons-y donc pour le tu, et tant que nous y sommes, éclaire-moi: es-tu Alioune, ou Ifra, ou Alioune Ifra? Je suis Catherine-tout-court, sachant que j’ai pris il y a longtemps l’habitude d’ôter la majuscule, catherine-donc, même si je m’appelle aussi Julia et Angèle, prénoms de ma grand-maman paternelle et de ma grand-mère maternelle, privilège dont on gratifiait les premiers-nés et premières-nées dans nos familles. Cette tradition se perd, est-il utile que je le mentionne?

Je n’ai donc pas pu te rejoindre à Montreuil pour assister à la projection de ton film Taane, et le regrette fort. J’aurais beaucoup aimé découvrir tes images et ton scénario d’abord, et ensuite te serrer la pince en vrai. Mais j’étais déjà rentrée en Suisse et d’ailleurs, le soir où ton film passait à Paris, je recevais le Prix de littérature Alice Rivaz, pour histoire de l’homme qui ne voulait pas mourir. Il faudra que je te parle d’Alice Rivaz, et aussi que je t’offre un livre de cet écrivain suisse, à bien des égards avant-gardiste, et qui en a par conséquent payé le prix, celui d’une indifférence assez majeure envers son œuvre, en dépit d’une vie qui fut longue (1901-1998). Un genre de destinée qui guette beaucoup de bons écrivains, mais plus immanquablement encore lorsque ces derniers sont porteurs d’un sexe féminin. Et je suis loin de ne parler qu’au passé, mon cher.

Or donc, lors de cette soirée, j’ai fait un discours qui a beaucoup plu. Le public présent l’a trouvé, je cite, extrêmement drôle. Entre toi et moi, ce discours était drôle, comme beaucoup de choses que je peux écrire, dans une tonalité d’humour plutôt douce-amère, avec de franches pointes comiques, mais il n’y avait pas que de la drôlerie; j’ai parlé aussi de solitude (très grande), de sentiment d’incompréhension (très grand aussi), d’éducation favorisant avant tout l’ignorance (oui), de communauté volontiers axée sur le côté le plus factice des événements de la vie, c’est-à-dire avant tout leur façade, par exemple… les mariages (oui-oui). Il semblerait donc qu’à ma modeste échelle, je sois passée maître dans l’art de faire avaler des métaux lourds à l’aide de cuillerées légères en apparence. Un art comme un autre, me diras-tu peut-être.

(…)

Tes descriptions de ce qui se passe dans ton pays m’ont tout à fait saisie à la gorge. Je te mentirais si je te disais qu’elles m’ont étonnée. Le gros de l’évolution ne m’est pas inconnu. Ce qui l’est à chaque fois, c’est ce que cela fait à un individu précis, à un individu comme toi, par exemple. Et aussi la manière avec laquelle tu me présentes les choses, une manière personnelle, directe, implacable. Je me sens donc serrée à la gorge, comme tu l’es toi-même, car il y a de quoi.

Bien sûr, l’échelle est différente, les axes de corruption et de perversion des esprits aussi, mais sache que cette question que tu poses de savoir si les personnes en charge de pouvoirs divers croient seulement à ce qu’elles disent dans ton pays, je me la pose aussi dans le mien. Oui, oui, dans cette démocratie minuscule, soi-disant modèle du genre, inspirée par l’air si sain de nos montagnes et la sagesse si grande de nos mythes, dont aucun ne résiste une seconde à l’analyse. Ce pays qui se veut une exception dans tous les sens du terme, pourvu qu’il puisse continuer à faire des affaires… Ce pays qui a totalement exclu de son fonctionnement et du vote plus de la moitié de sa propre population, à savoir les êtres nés avec un sexe féminin, jusqu’en… 1971. Non, il n’y a pas d’erreur dans la date. Et qui continue à les discriminer sous de très nombreux aspects, et avec elles tant d’autres personnes issues d’autres cultures, d’autres mœurs, en dépit des lois et des règlements qui l’interdisent absolument. Ce pays qui chante ses terres et ses montagnes et n’a cessé de les vendre jusqu’à aujourd’hui au plus offrant. Ce pays qui croit avoir résisté à tant de menaces au cours de son histoire, grâce à son sang-froid, à son courage, et qui n’a pourtant jamais rechigné à user de basses compromissions. Mais toutes ces croyances absurdes font de beaux arguments pour les partis conservateurs, quand ils ne sont pas carrément à l’extrême-droite. Des arguments bien frappants, donc convaincants, consommables dans la seconde, ce qui n’a jamais été le cas des approches et discours nuancés. Ceux-ci n’ont jamais intéressé grand monde; aujourd’hui, ils semblent n’avoir plus aucune chance, chez nous et dans tant d’autres pays européens également.

Je m’arrête là, pour te dire simplement que nous avons partout des problèmes de plus en plus sérieux de dopamine, et de quantité d’autres substances psychoactives, parmi lesquelles la sérotonine. Or, il n’y a pas que les grandes entreprises pharmaceutiques qui rigolent face à tant de parts de marché conquises aussi facilement…

Et ce que je veux te dire encore, c’est que tu as utilisé une expression qui, pour moi, marque le détonateur de notre entente: intérêt général.

Nous y reviendrons.

(…)

Prends soin de toi,
catherine lovey

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Bamako le 9 décembre 2025

 Bonjour Catherine,

(…)

Tu me demandes ce que j’ai observé comme différences dans les prises de parole entre les cinéphiles de Montreuil et du Mali?D’abord, à Montreuil, contrairement au Mali, on sent qu’il y a une pratique culturelle régulière. On a l’habitude d’aller au cinéma et au théâtre. On cherche des réponses à ses propres questions dans les œuvres. Bien sûr, on se divertit. Au Mali, on va d’abord au cinéma ou au théâtre pour rire, ou accompagner un proche qui y va. A la limite, c’est tout juste si certains spectateurs ne demandent pas à être payés pour venir à ton spectacle. Mais à Paris et au Mali, quand ils sont dans la salle, ils ont en commun d’être de très bons spectateurs.

Ce jour-là, à Montreuil, je crois que le débat a donné des pistes de réflexion au public français d’ascendance malienne sur leur place en France et au Mali. D’abord, on a été d’accord qu’ils sont Français. Bien sûr d’ascendance malienne. Et qu’en France, il y a une constitution, des règles, des valeurs qu’ils sont tenus de respecter. Qu’ils doivent leur culture actuelle à cette organisation nationale qui est également inscrite dans une supranationale qui s’appelle l’Union européenne. Et que c’est là qu’ils produisent de la richesse, construisent une vie familiale ou pas, aspirent au bonheur. Que dans cet environnement, ils peuvent y amener de la richesse supplémentaire : leur ascendance malienne. Cette ascendance doit être considérée comme un apport et non une opposition dans la dynamique sociale et la construction d’une nouvelle expression française et européenne : une autre couleur de peau, des langues supplémentaires, des expressions singulières d’émotion, de nouveaux savoirs, de nouvelles expertises, de nouveaux talents…

Ensuite, nous avons abordé le Mali. Qu’est-ce que j’en ai dit?
Ce qu’ils présentent comme leur culture du Mali est en fait leur héritage traditionnel. Ils ne sont pas des bamanan, des dogon, des peulh ou une autre ethnie… Ils sont des Français d’ascendance malienne. Moi je suis Malien. Bien sûr d’héritage traditionnel peul. Mais je ne suis pas peul. Mon pays, le Mali, a une constitution, des codes et autres textes pour réguler nos rapports. Je suis réalisateur, metteur en scène et ingénieur culturel. Mon grand-père était de tradition orale. Moi je suis de tradition d’écriture, et de plus en plus de tradition numérique. L’économie du Mali est agropastorale, de plus en plus d’industrie minière, et aussi de plus en plus de services. C’est à partir de  de cet écosystème que je dois construire mon économie, aspirer au bonheur, payer mes impôts, réguler mes rapports avec mes compatriotes, participer à la construction d’une conversation mondiale. C’est ce qu’est Taane.

J’ai rappelé aussi que les enjeux deviennent de moins en moins nationaux. Ils sont de plus en plus mondiaux. Notamment la préservation de la planète. Il y a 70 000 ans, nous étions moins d’un million sur terre. Aujourd’hui, nous sommes plus de huit milliards d’habitants avec des modes de consommation que la terre ne peut pas assurer. Et que c’est ça, la culture malienne. Et c’est ça, mon univers. Bien sûr avec des liens du passé que nous partageons. Les presque trois heures de débat m’ont un peu épuisé. Mais j’ai senti en eux une déconstruction du point de vue de par rapport à leur rapport à la culture du Mali. Une plus grande envie de s’investir en France et au Mali.

Chère Catherine, ce sont ces moments qui me donnent envie de m’investir plus. Pour le Mali. Et aussi pour le monde. Bien sûr avec le Mali comme absolue priorité. Parce qu’il est urgentissime de réinventer le Mali pour éviter notre «soudanisation».

Patrick t’a fait un excellent cadeau. Cet album contient ma chanson préférée d’Amadou et Mariam, «Les dimanches à Bamako». Elle est d’ailleurs le générique de l’émission de téléréalité Manyamagan que j’ai conçue et produite de 2009 à 2011, diffusée par la chaîne de télévision nationale. Jusqu’à maintenant le plus grand succès télévisuel du Mali. Je t’en parlerai dans une autre lettre.
Amadou et Mariam représentent ce que je défends comme culture malienne. Le Mali a un univers symbolique commun à inventer. Nous avons aussi un autre récit à raconter avec le joueur de football Ngolo Kanté, la chanteuse Aya Nakamura, le président du Japan Kyoto Seyka University Oussouby Sacko…

Ce samedi, j’ai invité à déjeuner à BlonBa les descendants de mes grands-pères Oumar et Diam NDiaye qui sont à Bamako. Nous étions plus de cent personnes. Et ce n’est qu’une partie. Parmi les descendants de mes grands-pères, il y a des Sénégalais, des Mauritaniens, des Ivoiriens, des Français, des Canadiens, des Belges, des Américains, certains logent en Suisse. C’est l’ONU ! Je t’enverrai quelques photos du déjeuner. J’en connaissais peu. En trois générations, les gars ont fait plus d’enfants que la population d’un village suisse.

Bien à toi
Alioune Ifra Ndiaye

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  Mardi 17 décembre 2024, Café Bonaparte, Paris,
non loin de l’Académie nationale de médecine

 Cher Alioune Ifra,

(…)

Je suis à la fois admirative et secouée par cette phrase simple que tu m’as écrite et dans laquelle tu me confies, presque comme une évidence: c’est mon projet de vie: réinventer le récit national de mon pays, créer et animer un univers symbolique moderne commun malien. Qu’une vision aussi claire t’anime, qu’un projet aussi grand ne te fasse pas trembler des pieds à la tête (ou peut-être trembles-tu mais ne le montres-tu pas?) et que tu parviennes à l’exprimer ainsi, dans une lettre que tu m’adresses, tout cela m’impressionne. Et me donne l’idée – peut-être fausse – que dans ton pays, il y aurait encore ce genre d’espace possible, d’utopie, presque, sous la forme d’un récit national à créer. Un récit qui serait attendu, et auquel une personne comme toi pourrait contribuer grandement. Si tel est le cas, je m’en réjouis. Plus encore, j’approuve une telle audace, et me sens désireuse de t’encourager comme je le peux.

Ici, à Paris, ou chez moi en Suisse, ou dans d’autres pays où je séjourne assez souvent, l’Italie par exemple, mon impression est tout autre. C’est celle d’une dissolution des choses et des êtres. Dissolution inexorable. Dans quoi, ou vers quoi exactement, je l’ignore. Un peu comme nos glaciers qui ne cessent de fondre… Ne restent plus que des amas de roches brisées, de pierres coupantes, de sables sales, bref des débris de toutes sortes, parfaitement désordonnés. Dissolution de nos vies, de nos intérêts communs, de la pensée même que nous puissions avoir des intérêts communs, par conséquent une destinée commune. Je nous sens de plus en plus perdus en tant que société, isolés, apeurés, impatients, paresseux, intolérants, ignorants et, au bout du compte, très indifférents à la simple idée d’essayer de faire communauté. Chacun, chacune, de plus en plus enfermé dans sa bulle, inconscient de la réalité même de cet enfermement.
Ce mouvement est en route depuis pas mal de temps. Il a vu sa vitesse être décuplée (centuplée?) par l’explosion des réseaux dits sociaux, et l’abandon concomitant de tant d’habitudes humaines. Par exemple nous mélanger les uns aux autres, participer à des événements qui ne sont pas liés à de la pure consommation, nous montrer capables de faire silence et nous concentrer sur la durée, dans la lecture notamment. Avant les réseaux sociaux, beaucoup avaient tendance à penser que ce qu’ils voyaient à la télé, c’était le monde. Et d’ailleurs, la télé a toujours prétendu qu’elle nous faisait participer au monde; elle ne nous montre pourtant que des morceaux épars, choisis, arrangés, minutés, et en principe produits par des professionnels, ce qui est hélas de moins en moins le cas. Aujourd’hui, c’est pire. Sur les réseaux défile tout et n’importe quoi, surtout n’importe quoi. Beaucoup d’entre nous pensons néanmoins que ce que nous y voyons représente la réalité du monde, alors que ce sont juste des fabrications de mondes de plus en plus minuscules, égocentriques, souvent manipulés par des humains ou des bots, hiérarchisés par des algorithmes. Ces mondes n’ont strictement rien à voir avec ce qui est en train de se passer, dès lors que nos yeux quittent les écrans. Mais les quittent-ils? En sont-ils désormais capables? Mon pessimisme est assez grand. Disons aussi que je suis fatiguée.

(…)
Sur ces bonnes paroles, je t’envoie de très pacifiques pensées,
catherine lovey


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Jeudi 13 février 2025, Bamako,
Immeuble Plaza, dans le quartier Baco Djicoroni Golf,
sous une chaleur d’enfer, et alors que l’imam du coin
est parti pour un prêche sans fin
à travers son abominable haut-parleur.

Cher correspondant malien Alioune Ifra,
mon cher Sisyphe,

Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, je partirai,
euh… pas du tout!
Rien ne risque, hélas, de blanchir sous le gel ici.
Seule la mortelle poussière bamakoise, animée par une mortelle chaleur, se déploie nuit et jour, portée par une pollution si terrible que la tête souvent me tourne. J’en suis à devoir me pincer – ris seulement ! – pour secouer ma conscience, lui faire entendre qu’elle et moi, nous nous trouvons bel et bien dans la réalité, et non pas dans un cauchemar.
À ce stade, un cauchemar serait un luxe.
Je suis un poisson d’altitude, cher Alioune Ifra, qui te salue bien bas, habitué à se mouvoir dans les eaux froides, cristallines et douces des lacs de montagne, une truite cabossée, précipitée pour une grosse dizaine de jours dans une sorte de liquide épais, brûlant, sursaturé en sel.
Tu ne t’en rends peut-être pas compte, moi si!

Ce soir, peu avant le suffocant crépuscule, à l’heure où le ventilateur du plafond vient enfin de reprendre du service, je commence à t’écrire cette cinquième lettre. Ma septième journée dans ton pays s’achève. J’ai pris d’innombrables notes au vol et continuerai à le faire d’ici à mon départ dans six jours, durant la nuit du 19 février.
Nous avons beaucoup roulé. Tu m’as fait voir du pays et du monde. Jamais je ne te remercierais assez de m’avoir emmenée d’emblée loin de Bamako, cette capitale que nous autres, désormais rares étrangers blancs présents au Mali, n’avons le droit de quitter sous aucun prétexte.

Cette lettre sera donc spéciale, avec des tris drastiques. Je ne suis pas en état de t’écrire autrement. Une lettre sur le vif; le vif de certains mots qui surgiront au fur et à mesure ces prochains jours, sans doute dans le désordre.
Tu ne sais pas où donner de la tête, tant tu as à faire. Tant tes responsabilités et multiples projets démentiels (je tiens à cet adjectif), dans ce climat général qui t’est absolument contraire, sont lourdes. Je ne sais pas où donner de la tête non plus, tant je me sens laminée intérieurement.

Je te l’ai dit à voix haute: ma reconnaissance est infinie. Je te l’ai aussi dit à voix haute: je ne supporte pas ce que je vois. Tout est intéressant pourtant, les rencontres, les discussions avec tant de personnes, nos propres échanges, francs et directs, tout est plein d’une énergie fondamentale. Mais je ne supporte pas ce que je vois, du verbe supporter, être capable d’y faire face sans dommage. Je n’y parviens pas. Ce que j’observe à longueur de journée n’est pas un simple décor que je pourrais planquer quelque part à l’arrière de ma tête pour mieux l’oublier. Pourtant, j’en ai observé, jusqu’ici, des atmosphères dégradées. Des sociétés dégradées. Dans ma partie du globe aussi, il m’arrive d’en voir, et de plus en plus souvent.
Mais jamais je n’ai ressenti avec autant d’acuité ce qu’on appelle, au sens strict, la déliquescence. Car tout se désintègre, ici. À vive allure. Je ressens de surcroît que le moteur de destruction qui est en marche, et ronge les choses et les êtres jusqu’à la moelle, ne rencontre plus de frein. De tout cœur, j’espère me tromper. Je te le dis. Je l’espère vraiment.

C’est ce lourd ressenti, présent en continu, qui me met dans l’état psychique où je me trouve. Si j’avais des drogues, j’en prendrais. Heureusement, je n’en ai pas. Physiquement, tout va bien pourtant, aucun dérangement notable en dépit du chaud qui m’écrase. Car cet étouffoir que vous subissez tous, dans une apparente impassibilité, se trouve renforcé chez moi, quadruplé, octuplé, par les longues suées en cascade, induites nuit et jour par ma propre centrale thermonucléaire interne. Sans doute ignores-tu, comme l’immense majorité des mâles sur cette terre, ou sans doute le sais-tu en gros, mais tiens-tu à l’ignorer dans les faits, à quoi nous faisons face, nous autres probablement centaines de millions de femmes, avec nos corps si sophistiqués – contrairement aux vôtres qui le sont si peu – du moment où nous nous retrouvons subitement privées d’œstrogènes, dans la longue phase dite de ménopause qui constitue notre état à partir d’un certain âge, et dure rien de moins que jusqu’à la mort de chacune d’entre nous.

(…)

CALME. C’est la première chose que j’ai aimée chez toi, tandis que dans la nuit, tu conduisais depuis l’aéroport. Tout se négocie ici. Tu me l’as dite très vite, cette courte phrase. Une clef. Pas besoin de théorie supplémentaire. J’ai constaté qu’il n’y avait pas de lumière, pas d’éclairage public, juste du noir et du sable dans l’air; tu m’as dit, non, ce n’est pas du sable, c’est de la poussière; pas de feux rouges, pas de lois appliquées, pas de règles respectées. J’ai compris immédiatement que tu bouillonnais à l’intérieur. Dans un calme absolu. Alors je t’ai reconnu comme un frère.

SISYPHE. C’est ce que tu es à mes yeux; pardonne-moi pour ce cliché, mais dans la situation présente, ce n’est pas du tout un cliché. Ton rocher est en pente abrupte, lourdes et coupantes les pierres que tu pousses, et qui redescendent toujours, plus que jamais ces dix dernières années. Je te regarde et je peine à suivre l’injonction de notre cher Albert, en imaginant que Camus te soit cher aussi. Il faut imaginer Sisyphe heureux. Je n’irais pas jusque-là, en l’état.
Et puis il y a tous les autres Sisyphe de mes journées bamakoises. À commencer par les femmes qui, le dos et la tête entièrement courbés, les mains déployées juste au-dessus du sol, balaient et récurent, récurent et balaient; poussière-poussière, me font-elles comprendre en bambara, oui, cette saloperie de poussière, matin, midi, et soir, et nuit. Leur échine apparaît presque sectionnée; parfois, un enfant est accroché dans leur dos ou les suit à quelques pas. Ni Camus, ni personne, n’a jamais parlé du Sisyphe absolu, du Sisyphe inégalable que nous avons sur cette terre, du Sisyphe inconscient d’être Sisyphe-en-personne, modèle indépassable et jamais désigné comme tel de la sisypherie mondiale: cette femme-ci, qui balaie mon balcon ce matin, et toutes les autres. Elles frottent, décrassent, lavent, rincent, sans un jour de répit, belles, dignes, analphabètes; même ce chiffre que j’écris sur mon portable pour indiquer une heure à l’une d’entre elles, même ce simple chiffre, elle ne le comprend pas.

(…)

EFFROI. Tu me feras signe lorsque tu auras besoin d’une scène d’angoisse non conventionnelle pour l’un de tes films. Je te l’écrirai.
Personne ne pourra supporter de la regarder. Le corps d’une femme blanche qui finit par prendre le dessus sur sa tête, et se met à rejeter viscéralement, par tous les pores, ce qu’elle a vu et encaissé jusque-là dans un pays d’Afrique. Un corps en perdition si brusque que, quelques minutes auparavant, tout allait encore parfaitement bien. Des heures et des heures de métamorphose, sous une chaleur assassine, sans aucune électricité pour faire fonctionner au moins un ventilateur. La tête n’a plus la moindre voix au chapitre. Cette même femme sombre ensuite dans l’inconscience. Durant un peu plus de six heures. Et puis sa tête parvient à reprendre le dessus. Comment? Mystère.
C’est ce qui m’est arrivé lundi après-midi 17 février; je ne parviens pas encore à y penser sans trembler. Mon corps n’avait rien, strictement aucune de ces maladies qui peuvent fondre sur les Blancs sous tes latitudes. Il faut croire qu’il s’est révolté, de la tête aux pieds; une révolte terrifiante, tout à fait justifiée.
Puis ce corps s’est remis debout.

LUMIÈRE. J’avais repéré dans des films et sur d’innombrables photos la lumière africaine. Je pensais savoir ce que ça pouvait bien être, la lumière de l’Afrique. En réalité, je n’en savais rien. J’en prends conscience chaque jour de mon séjour et j’en ai le souffle coupé. C’est une lumière d’une puissance divine. Chaque chose que je vois, je dis bien chaque chose, chaque trait, chaque motif, chaque chèvre au bord de la route, chaque visage, chaque arbre, à condition de faire abstraction de tout ce qui l’entoure, chacune de ces choses, séparément, est faite pour la photographie. Existe pour cette lumière. J’ai envie, quasiment toutes les secondes, de prendre une photo. D’oublier le reste. Juste de cadrer, cadrer, cadrer, et d’appuyer sur la touche. Cela ne m’est jamais arrivé. Ai-je mis la main sur une poignée, ai-je poussé une porte, suis-je passée de l’autre côté? J’en suis émue aux larmes, rien que d’y repenser.

(…)

NEIGE. J’ai passé la journée de ce dimanche 23 février à marcher des heures dans la neige, dans le lieu de mes origines, en Valais. C’est la seule façon de retrouver mon équilibre. J’espère un jour pouvoir te montrer ces endroits. Je veillerai à ta veste épaisse, à ton écharpe double, à ton bonnet fourré, à tes chaussures renforcées.
Voilà donc qui je suis. Une personne, un être humain doté d’un corps humain, en l’occurrence un écrivain qui, pour ne pas se perdre, ne doit pas se plonger dans un texte à lire ou un texte à écrire, mais doit se remettre, un pas après l’autre, au diapason du chant souverain et glacé des montagnes.

Je t’embrasse,
ti penso bene, comme on le dit magnifiquement en italien,
je te pense bien, au sens littéral,
ta griotte de l’ombre,
catherine, le 26 février 2025

[fin de l’extrait]
© catherine lovey et Alioune Ifra Ndiaye


Le livre de la correspondance Genève-Bamako sera publié aux éditions BSN Press en novembre 2025.

Il contiendra la correspondance entre
Dominique Ziegler, auteur, dramaturge et metteur en scène suisse et Jeanne Diama, autrice, dramaturge et metteuse en scène malienne, ainsi que les lettres échangées entre Alioune Ifra Ndiaye, auteur, homme de télévision, fondateur et directeur du Centre culturel indépendant BlonBa et votre écrivain préférée (sic!).

Les passerelles culturelles établies depuis quatre ans entre des pays d’Afrique francophone et la Suisse romande sont une initiative de l’écrivain
Max Lobe (GenevAfrica), de la spécialiste d’arts contemporains Silvana Moï Virchaux (Laboratorio Arts Contemporains) et de l’auteur et médiateur culturel malien Chab Touré (Maison Carpe Diem).


photo prise au bord du Niger, en février 2025, dans la ville de Markala qui se trouve à quelque 40 km de Ségou. © c.lovey