Entre une intelligence artificielle à la fraise et une carrière de poète à la pistache
Où faut-il donc se tenir quand on écrit?
De la littérature s’entend, et non pas une liste de courses, ou n’importe quel texte préconisant de sortir de sa zone de confort, ou de ses traumatismes, de s’y vautrer plutôt, ou encore voué à une performance, un recalibrage, un essorage et autres traitements recommandés de nos jours.
Où donc se tenir?
Entre le drap de protection et le matelas?
Le marteau, l’enclume.
En avance sur son temps. Loin derrière?
Deux tranches de pain, tel un aggloméré de jambon pâle?
Ou entre deux wagons de train, là où, dans certains pays, il est toujours possible de voir s’actionner cylindres et pistons, de les entendre gémir, de respirer l’odeur de graisse épaisse, de se rouler une cigarette, et puis une autre, en compagnie d’inconnus venus se planquer et se faire secouer dans ce même non-lieu.
Et où vaut-il donc mieux se tenir quand on lit?
De la littérature, pas des épanchements. Entre le soir et le matin ? Une liaison en voie d’achèvement et une rupture plus ou moins consommée. Une famille ou une carrière. Ni l’une ni l’autre, ça risque fort. Un réseau social, deux, trois, quatre? Social, à ce qu’il paraît. Un manque de temps, une absence de temps, un temps de chien. De truie, dit-on en allemand, traduit plus souvent en cochon, parce que les truies… Bon. Entre des vacances pas vraiment à la mer, pas tout à fait à la montagne, mais décevantes. Décevantes, oui. Une phase maniaque et puis une phase, ouh là ! on ne dit plus les choses comme ça.
Et où conviendrait-il de se tenir quand on vit?
Entre soi et soi-même? Ailleurs, où les autres sont moins nombreux? Où les proches nous fichent la paix. Entre un rêve qu’on avait, un autre qu’on croyait avoir, qu’on avait peut-être, qu’on pensait être un rêve, qui n’en est pas un. Au fond. Une idée qui prenait forme, un projet qui avançait, et puis une obligation, deux, trois, quatre, une contrariété, un chemin de traverse, une trappe.
Chausse-trappe.
Un de ces jours passés, je cherchais la référence musicale d’un clip vidéo récent, regardé un million de fois sur les réseaux sociaux en quelques jours. Je le trouvais vraiment pas mal, ce petit film publicitaire qui avait dû coûter cher, en raison des stars à son générique. Bien que n’étant pas une spécialiste, et assurément pas la dernière à me rebiffer dès lors qu’on me recommande chaudement ce que tout le monde regarde, j’estimais que la musique comptait pour beaucoup dans le mouvement réussi de cette vidéo. Je souhaitais savoir, n’est-ce pas étonnant ? qui l’avait composée. Mais aucun nom, aucune allusion à la musique n’apparaissait nulle part. Ayant appelé mon fils au secours, il eut, sur une messagerie, cette réponse tranquille: il y a des logiciels d’IA qui te font ça aujourd’hui, ça fonctionne hyper bien.
Cinq minutes plus tard, mon fils m’envoya un lien sur lequel je cliquai aussitôt. J’entendis une chanson au ton attristé mais pas trop, parfaitement équilibrée sur le plan de la mélancolie, dans laquelle il était question d’un chat prénommé Fellow. Celui-ci avait la chance de vivre dans un bel environnement ; hélas, sa tête était malade, fracturée par un syndrome psychique non mentionné, quoique lourd. Je me tournai vers notre Fellow, le vrai, dont le nom donnait son titre à cette chanson, pour voir s’il s’était reconnu. L’animal ne broncha pas, continua à ronfler près de la fenêtre.
Il avait suffi de quelques secondes à mon fils pour écrire, sur un site internet, deux ou trois phrases évoquant notre matou familial, dont nous ne savons toujours pas s’il nous apprécie ou nous craint, encore moins s’il s’aime ou se terrifie lui-même. Il est en tout cas le seul exemplaire félin ayant survécu à l’hécatombe qui a emporté, ces trois dernières années, nos chats les plus équilibrés, c’est-à-dire les plus affectueux. Dans le temps qu’il faut pour ouvrir son frigo, en sortir une bière, la décapsuler et goûter à la première gorgée, la machine algorithmique (appelons-la tendrement ainsi) avait produit quatre couplets et deux refrains. En anglais dans une version piano, et en français avec guitare acoustique, alternant voix masculine et féminine. Le dilemme existentiel de notre Fellow y était évoqué sans grande finesse ni grande poésie, mais tout y figurait de ses rêves coupés en deux, des voix qui l’appellent, de la paix qu’il ne peut trouver, des ombres qui se disputent non loin du lac si paisible etcétéra.
Je dus me rendre à l’évidence : si le cerveau humain, en l’occurrence filial, qui avait consacré moins d’une minute de sa vie à aligner quelques mots de scénariste pressé, avait daigné faire l’effort d’encourager la machine à affiner davantage sa production, puis avait diffusé cette «œuvre» grâce à trois clics sur son téléphone, notre chat aurait récolté des centaines, peut-être bien des milliers d’écoutes larmoyantes, avant que le soleil ne se couche sur ce qui ne fut qu’une journée ordinaire et mal éclairée de septembre 2024.
Il se pouvait, et je chassai cette pensée comme si elle était parmi les plus vilaines que je puisse abriter en mon sein, que j’eusse été tentée de faire passer moi-même cette chanson en boucle. Coincée, tel un rongeur de laboratoire. Prise dans la glu de cet algorithme de création irrésistible, mathématiquement conçu, contrairement à moi, pour se consacrer à un seul but: aller puiser dans le gigantesque stock de ce qui s’est fait de mieux, disons de plus populaire, disons de plus passe-partout dans la gamme des émotions, en matière de chanson occidentale. Et, sans avoir transpiré la moindre goutte de questionnement, d’hésitation, bref d’ouvrage cent fois remis sur le métier, proposer du nouveau. À savoir une bonne petite dose, frémissante à point, de ce qui, inévitablement, plaira à une majorité. Soulèvera un coin de notre cœur, aussi renfrogné soit-il, nous rappellera un animal, voire un humain, que nous connaissons par la force des choses, entraînera un léger balancement de notre corps, tant le rythme possède ce… – mais quoi, justement ? – d’universel. Nous fera l’effet, en somme, d’une de ces phrases d’horoscope à côté de laquelle personne, même les plus prétentieux d’entre nous, ne saurait passer, en dépit de difficultés momentanées liées à la présence de Vénus en Lion, la période qui s’ouvre est extrêmement favorable pour vous, au point que vos accomplissements, des plus modestes aux plus ambitieux, vous surprendront vous-même.
Où diable faudrait-il donc se tenir désormais quand on écrit?
Compose.
Réalise.
[fin de l’extrait]
© catherine lovey, 2025
Illustrations de Karien Zevenhuizen.
Photographies de Michel Bührer.
Revue littéraire parue sous la direction de Ruth Gantert (Rotpunktverlag), avec la collaboration de Claudine Gaetzi pour l’édition française (Zoé) et de Natalia Proserpi pour l’édition en italien (Casagrande).