Qu’est-ce que ça veut dire, une langue propre à un art?
Permettez que j’utilise le pronom personnel je, en l’occurrence le mien, pour ce texte de réflexion qui aborde des questions délicates, voire explosives. Nulle intention de provocation gratuite de ma part. Je m’inquiète de constater que certaines affirmations lancées dans notre monde culturel en 2026, qui m’apparaissent choquantes et défaitistes, ne provoquent pas de réactions, tandis que d’autres, fondées à mon sens, mettent le feu aux poudres.
© catherine lovey, pour le nouveau site Littérature suisse - Viceversa, juin 2026
Voyons d’abord ce portrait pleine page, publié dans la version papier du journal Le Temps. Le sujet principal, un homme, cligne un peu des yeux. On dirait qu’une forte lumière a été dirigée exprès sur son visage, par ailleurs redressé, comme pour mieux regarder vers l’avenir. Sur une photo plus petite, parue dans le même journal qui offre un bel espace à la célèbre institution culturelle que cet homme dirige, son visage apparaît sympathique, ne dissimulant rien d’un contentement de soi qui se trouve comme relevé par des lèvres en forme de croissant de lune ascendant.
À la question:
Pourquoi la littérature est-elle si peu présente dans [la] programmation [du Centre culturel suisse]?
L’homme à l’allure sympathique répond:
Elle était bien représentée avant les travaux, elle le sera moins à l’avenir. Nous avions deux rendez-vous annuels, l’un à l’automne, l’autre au printemps, autour de l’actualité du livre. C’était passionnant à concevoir, mais ce rendez-vous n’a pas rencontré son public. Quand nous avions 25 personnes dans la salle, nous étions contents. Nous avons néanmoins une librairie intégrée au CCS, dont la mission est de mettre en lumière les auteurs et les maisons d’édition suisses. Il y aura des séances de signatures, nous ferons une foire du livre.
Le journaliste demande alors:
Et des lectures d’écrivain?
Réponse des lèvres en forme de croissant de lune ascendant:
Il n’y a pas de public pour ce genre d’événement.
À ce moment précis, la lectrice, et aussi l’écrivain, et aussi la journaliste que je suis, s’attend à une relance du genre :
– Vous rendez-vous compte de ce que vous dites?
– Vous arrive-t-il de lire?
– Comment pouvez-vous asséner aussi tranquillement un tel constat, en cette époque effrayante, alors même que vous dirigez le Centre culturel suisse de Paris (CCS), en France, terre de littérature et de livres par excellence, et qui rouvre ses portes après quatre ans de travaux?
Mais le journaliste du Temps, Alexandre Demidoff, ne fait pas de relance. Il passe à autre chose. Notons que Demidoff a peut-être demandé à Jean-Marc Diébold, directeur du CCS, s’il mesurait la portée de son affirmation, nous l’ignorons.
Toujours est-il que celles et ceux d’entre nous qui sommes liés au très foisonnant monde du livre helvétique (disons les choses comme ça) avons été en quelque sorte habillés pour l’hiver, par ce directeur de l’une des institutions suisses établies à l’étranger les plus en vue (aussi parce qu’il n’y en a pas tellement).
J’ai lu cette interview parue samedi 21 mars au retour, oh ironie ! du Salon du livre de Genève. Ainsi édifiée (en tant qu’écrivain), j’ai eu le réflexe (en tant que journaliste) de chercher des chiffres, aussitôt trouvés, puisque Le Temps les a publiés. Le CCS s’est ouvert en 1985, les travaux de rénovation ont coûté 7,8 millions, dont un million pour les équipements techniques ; l’institution tourne sur un budget annuel de 1,8 million, dont la moitié sert à couvrir les charges salariales (13 personnes y travaillent). 650'000 francs sont indiqués comme étant affectés à l’enveloppe artistique (espérons que pour ce prix, l’enveloppe soit dotée d’un liseré doré) et 300'000 autres francs doivent couvrir des frais de fonctionnement (au rang desquels se trouvent sans doute les petits fours pour l’inauguration des events en vue). Il restera donc peut-être quelques sous pour organiser une foire du livre, avec un ou deux stands de barbes à papa.
Un printemps, vraiment?
Le titre principal célébrant le retour sur scène de l’institution helvétique de Paris est formulé ainsi: «Le Printemps du centre culturel suisse». Le journal ne fait aucune allusion à l’enterrement, en parallèle, des livres et de la littérature.
Bien sûr, le journal a eu raison de ne pas insister. Autrefois, on pouvait annoncer une bonne nouvelle, aussitôt suivie d’une mauvaise, pour le même événement, car le monde était ainsi fait, et chacun ou presque l’admettait. Aujourd’hui, c’est devenu beaucoup plus simple: les nouvelles culturelles doivent être bonnes de A à Z, et sur un seul plan, celui qu’on peut montrer en images et soutenir par des chiffres en hausse, de fréquentation, de vente, de présence de stars instagrammées. Ainsi n’est-il plus possible de faire savoir que tel événement a été jugé intéressant, voire passionnant, par les deux ou trois dizaines de personnes présentes, qui ont relevé ceci et beaucoup apprécié cela. Les personnes qu’on peut compter une à une n’intéressent plus. Leur jugement pas davantage. Le désirable est devenu une masse indifférenciée, et qui se voit. Elle n’a pas besoin de parler ni de dire ce qu’elle pense. Et si cette masse s’empresse à son tour de se montrer sur des réseaux qui tournent en boucle, c’est bien, car plein de boucles qui tournent sur elles-mêmes, cela fait chavirer des têtes.
Le Centre culturel de Paris a donc pu fêter sa réouverture sans que nul ne s’inquiète du cadavre de la littérature dans le placard. En ces temps si scintillants pour la culture, chacun sait bien que plus personne ne lit, ni n’a envie d’aller écouter une lecture d’écrivain, n’est-ce pas ? Mieux vaut donc montrer l’exemple et faire savoir à la ronde que vingt-cinq individus dans une salle, de nos jours, ce n’est plus tolérable.
Pendant ce même temps rempli de chatoiements artistiques, les personnes qui travaillent l’écrit et le promeuvent se démènent tous les jours pour faire se déplacer des gens vers des livres et des lectures. Le plus fou, c’est que souvent elles y parviennent.
On apprend encore par M. Diébold, que la nouvelle génération d’artistes suisses serait «festive et politique». Voilà une raison supplémentaire de nous réjouir. Car c’est en effet tout un art, et des plus acrobatiques, que d’entrechoquer des verres dans un monde à feu et à sang. La nouvelle génération y excellerait, apprend-on. Tout en nous doutant qu’elle ne compte pas dans ses rangs celles et ceux qui ne savent qu’écrire et attirer des publics de vingt-cinq personnes non festives et non politiques.
Et justement, la politique, c’est très important
Au point qu’il est devenu quasi obligatoire pour des artistes, avant même de parler de leur réalisation, de se plier à l’art des déclarations attendues. Il leur faut désigner des victimes, sans équivoque, et dénoncer des agresseurs, sans concession. Dussent ces questions n’avoir aucun lien avec l’œuvre présentée. Et dussent ces déclarations ne pas empêcher l’artiste de retourner bien vite ensuite à ses petites affaires.
On l’a encore mesuré à l’occasion de la Berlinale en février dernier. Lors de la conférence de presse, le président du jury, le réalisateur Wim Wenders, a été sommé de prendre position sur Israël et la bande de Gaza. Or, voilà que cet artiste peu festif et pas politique (ses films le prouvent assez…), a osé dire que « le cinéma doit rester en dehors de la politique » dont il est « à l’opposé ». Le boomerang n’a pas tardé à lui revenir en pleine face. Jusqu’à la célèbre écrivaine Arundhathi Roy, « choquée et écœurée » qui a aussitôt annoncé renoncer à sa venue au festival du film de Berlin. Ensuite, quantité d’artistes ont fait connaître leur condamnatoire condamnation face à de telles paroles insensées prononcées par ce réalisateur allemand qui a tenu à rappeler qu’un artiste se doit à son art.
Et que la langue de son art n’est pas la langue de la politique.
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merci à Ruth Gantert et à Natalia Proserpi pour leur traduction.
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