Un hold-up sans armes, sans menaces, sans bras en l’air
© catherine lovey, pour l’Almanach social 2026 de Caritas.
« Dès l’enfance il aimait se promener dans les rues.
Dans les rues de cette petite ville sans avenir. »
Agota Kristof, C’est égal, 2005
On la dirait habillée par la haute couture italienne.
On dirait aussi qu’elle sait à quel point elle est élégante, cette pie en train de picorer les miettes de pain que nous déposons souvent sur le rebord de la fenêtre de la cuisine.
Et d’abord, d’où sort cet oiseau? Il n’est jamais venu jusqu’ici, juste derrière les vitres entrouvertes.
Jamais, depuis tant d’années.
Ici, c’est le royaume des mésanges, des moineaux, merles, pinsons, bref des petits calibres habitués à se contenter de bribes et débris, tandis que grosses corneilles et corbeaux ventripotents se tiennent à distance, n’hésitant pas à fondre sur des pommes, poires ou carottes blettes, à peine celles-ci sont-elles jetées au loin dans le jardin.
D’où vient donc cette pie sans gêne qui me regarde en se poussant du col, impeccable dans son costume noir et blanc irisé de reflets bleus-verts métallisés, comme sous l’effet d’une dernière touche de magie couturière. L’oiselle continue à me fixer de ses sombres et inquisitrices prunelles. À dire vrai, elle me regarde davantage qu’elle ne picore. A-t-elle conscience que ces miettes ne sont pas du tout pour elle?
On la dit voleuse. Bavarde. Tueuse d’oisillons dans leur nid ou encore dans la coquille.
Par-dessus-tout, elle envierait ce que les autres ont.
Quelle réputation!
N'appartiendrait-elle pas plutôt au genre humain, et non à celui des corvidés?
Jusqu’à son obsession pour la beauté. Pour les apparences, disons. Et jusqu’à son intelligence, qualifiée de grande, et sa mémoire, d’impressionnante.
Alors quoi? Un être humain comme les autres, dissimulé sous un masque d’oiseau?
La pie ne me lâche pas, presque narquoise. Nullement dérangée par la fumée de la cigarette et par ma main qui avance vers le cendrier, posé lui aussi sur le rebord, à quelques centimètres des miettes. Elle poursuit son becquetage avec nonchalance, guidée par l’instinct de conquête bien plus que par la faim.
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Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps, de quoi vous serez vêtus. La vie n'est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement? Regardez les oiseaux du ciel: ils ne sèment ni ne moissonnent, et ils n'amassent rien dans des greniers; et votre Père céleste les nourrit.
Ne valez-vous pas beaucoup plus qu’eux?
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Il paraîtrait que le Saint Matthieu, l’apôtre appelé aussi Lévi, qui aurait (conditionnel vraiment très conditionnel) écrit ces phrases bucoliques, aurait exercé le métier de percepteur d’impôts. Comme quoi certains évangélistes ne manquaient pas d’humour. Ni de toupet.
Je me souviens d’avoir été sidérée, bien qu’enfant, chaque fois que j’entendais cette injonction évangélique, et d’autres similaires, dans la petite chapelle de mon village d’origine. Un saisissement d’autant plus total que, dans notre communauté de paysans de montagne, il n’y avait pas un homme, pas une femme, pas un enfant, qui ne passait une partie de ses journées à suer, courbé sur un champ ou un quelconque ouvrage. Notre nourriture était composée de ce que nous cultivions et élevions, et personne n’a eu l’idée au village de s’asseoir au bord de son jardin potager en attendant que ça pousse. Quant aux oiseaux et autres prédateurs diurnes et nocturnes, ils s’adonnaient en effet au pillage. À cœur joie. Le plus surprenant était encore que les adultes autour de moi, pieux et ne ratant aucune messe, ne s’émouvaient guère de la contradiction irréfragable qui non seulement marquait leur vie, mais au fond la signait. D’une part, leur croyance fervente en un Dieu à la fois bon et tout puissant (encore cet humour intrinsèque au catholicisme…) qui les enjoignait de manifester une confiance totale envers la vie, c’est-à-dire de cesser de se préoccuper des choses matérielles. D’autre part, le souci permanent que tous manifestaient, sept jours sur sept, de parvenir à travailler du matin, avant même que le soleil ne se lève, jusqu’au soir, bien après le coucher de cet astre, tant leur labeur était écrasant. Et menacé par des accidents, des maladies, une météo rude, susceptibles d’anéantir les êtres autant que leurs bêtes et leurs cultures.
Une vie aussi harassante qu’elle était peu profitable sur le plan du confort et de l’argent.
Est-ce ainsi que Dieu nous punissait de ne pas bayer assez aux corneilles?
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Je suis en train d’écrire «sur» la pauvreté, devant mon ordinateur, dans mon minuscule bureau. Et voilà que ça tape à la vitre. Je me retourne. La pie est là. C’est la même, j’en suis certaine. Ce petit air fier, conquérant. Que me veut-elle? Et pourquoi s’est-elle posée ici, sur le rebord de cette fenêtre du deuxième étage, où il n’y a pas, n’y a jamais eu, une seule miette de pain? De plus, les vitres sont fermées. Qu’à cela ne tienne, l’oiselle s’y colle. Aucun doute, c’est moi qu’elle cherche.
Que tient-elle à me dire?
Dois-je poursuivre avec les paraboles, ne pas oublier les oiseaux du ciel?
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Il n’est pas facile d’écrire sur la pauvreté. À propos de la pauvreté. Concernant la pauvreté.
En commençant par cette crainte d’y tomber, que nous sommes nombreux à avoir –n’en doutons pas– tandis que tout se déglingue dans ce monde, autour de nous et pour tant d’entre nous. Non, il n’est pas facile d’écrire à ce sujet en général. Ni en particulier, dans ce pays qui s’appelle la Suisse. Car la Suisse ne peut pas être pauvre. Elle est riche, et tout le monde le sait, jusqu’au fin fond du Kazakhstan. Mon pays n’aime pas les taches, c’est aussi sa réputation, d’être l’endroit le plus propre au monde. Or la pauvreté, c’est de la saleté. Des fortunes immenses se sont créées en Suisse au cours de l’histoire, et des fortunes mondiales y sont gérées depuis longtemps. Dans la discrétion la plus totale, abritées par ce qui s’appelait le secret bancaire, qui a fini par se faire boxer de la tête aux pieds par des pays plus puissants et très jaloux. Il n’en demeure pas moins que cet instinct de discrétion n’a pas pu être expulsé du corps et de l’âme de la nation.
[fin de l’extrait]
© catherine lovey
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