À la recherche des traces de l’amour


Vraiment, l’amour n’est pas facile à trouver.
Même avec un bon télescope.
Quoi de plus difficile que d’essayer de repérer les contours de certaines constellations d’étoiles, par exemple Cassiopée ou Pégase ou le Petit Renard, depuis une ville si brillante de lumières la nuit que le ciel en devient blanchâtre?
Eh bien, à mon avis, il est plus difficile encore de distinguer autour de nous des traces de l’amour.
Enfin, tout dépend de ce qu’on entend par amour.
Quand on essaie de repérer le Petit Renard ou la Grande Ourse, on a forcément en tête un dessin géométrique de la constellation en question. En tout cas de ses grandes lignes. C’est pourquoi il nous arrive, le nez levé vers un ciel parfaitement noir, de nous exclamer ah mais dis donc, c’est l’étoile polaire, celle-ci! Et de finir par apercevoir, avec un peu de persévérance, la Petite Ourse et la Grande.

Or, voici que pour l’amour aussi, nos têtes sont pleines de schémas géométriques. Ceux-ci sont tirés de poèmes, chansons, publicités, de scènes de films et de livres romantiques. De photos de mariage collées dans les albums familiaux, sur les vitrines des photographes spécialisés, sur les réseaux sociaux. De magazines people où des célébrités se tiennent par la main au bord d’une plage; en cette semaine de septembre 2021, c’est d’ailleurs Laeticia Hallyday qui s’y colle. Bref, de schémas basiques qui nous sont enfoncés dans la tête depuis l’enfance, sans même qu’on ne s’en rende compte.

Je ne sais pas comment ça se passe pour vous mais, pour ma part, j’ai beau prendre des jumelles, jamais je ne repère dans la vie de tous les jours ces images de l’amour dont pourtant tout –mais vraiment tout– concourt à me dire si, si, c’est ça, l’amour, ça ressemble à ça, repère donc l’étoile polaire, et tu vas trouver la Grande Ourse!
À l’âge où je suis, j’ai compris depuis longtemps que j’ai beau scruter le ciel le plus sombre, jamais je n’y trouverai la constellation de l’Amour, telle qu’on m’a pourtant dit et répété qu’elle existait et qu’elle avait telle forme.

J’ai compris pire que cela. J’ai compris que derrière ces mises en scène de l’amour se cachait une forme perverse de pouvoir. Et que derrière cette forme du pouvoir se déclinaient d’innombrables abus. Et que ces abus de toutes sortes se multipliaient à travers le temps, grâce au silence de ceux et celles qui continuent à prétendre que l’amour ressemble à ces arrangements.

Alors pour conjurer le sort, j’ai rejoint la cohorte des astronomes marginales, et j’ai cherché moi aussi d’autres types de traces. J’ai remarqué, et peut-être cela vous est-il arrivé aussi, qu’il ne fallait pas hésiter à fouiller dans les recoins, sous les piles, la poussière et la saleté de notre galaxie.
J’ai constaté encore, et il a fallu rien de moins qu’une pandémie mondiale pour que des indices apparaissent au grand jour, que des traces de l’amour pouvaient se repérer là où, en temps ordinaire, on prétend que ce qui s’y accomplit n’a pas d’importance, peu de valeur.
Tout à coup, grâce à un simple virus, une partie du «pas important» est devenu essentiel.
Quelle surprise!
Chères amies, chers amis, nous sommes peut-être enfin sur la bonne piste.
Et pas besoin de télescope. Nos yeux nus devraient faire l’affaire.

© catherine lovey, pour le journal La Joliette, septembre 2021