Des monstres digitaux à Zurich

Tout est digital aujourd’hui.

Même le marketing. Même la communication. Et bientôt nos vies, qui ne tarderont pas à être contenues toutes entières dans une formule algorithmique, vous allez voir !

Alors pourquoi pas l’art ?

En tout cas, il existe désormais à Zurich un musée qui vient d’ouvrir ses portes, et qui promet dans sa dénomination de se consacrer à l’art digital.

C’est-à-dire ?

Eh bien, pour être franche, une récente visite ne m’a pas mise dans l’état où je pourrais, comme ça, en quelques mots précis, vous donner une définition saisissante et concise.

En revanche, ce que j’y ai vu m’a passionnée.

En face de moi, en chair et en os, et pour ainsi dire à portée de main, rien de moins qu’un immense tableau d’affichage de l’horaire des trains. Vous savez, ces tableaux bleus vers lesquels nous sommes d’ordinaire condamnés à lever notre regard, comme vers un dieu tout puissant, afin d’y repérer notre quai et de nous assurer qu’aucune perturbation n’est prévue. Ciel, serait-ce qu’on a volé celui-ci pour jouer un bon tour à la gare de Zurich ? Eh bien pas tout à fait. Le bougre provient bel et bien de cette gare, qu’il a honorée de ses loyaux services depuis 1998, jusqu’à ce que tout récemment, en octobre 2015, on le décroche comme un vulgaire objet, pour le remplacer par un tout nouveau modèle digital et silencieux.

Et voici que redescendu de son Olympe, ce monstre récupéré s’offre une deuxième vie au MuDa, et m’accueille, toujours imposant, mais désormais posé directement à même le sol, tout comme je le suis moi-même, simple mortelle. Et en plus, il me parle ! Enfin, pas directement à moi, à nous tous. Sa voix est en réalité un souffle, qu’on dirait surgi tout droit de la création du monde. Ce souffle se démultiplie en une série de bruissements énigmatiques, jusqu’à ce que tout redevienne silencieux, et que le message enfin délivré s’affiche sous mes yeux :   il n’y a que des trains pour Winterthur, qui partent de Winterthur – autant dire qu’ils ne vont nulle part – et ils ont de toute façon tous un retard d’environ 30 minutes.

 

à quoi bon quitter Winterthur?                                                                                 © c.lovey

à quoi bon quitter Winterthur?                                                                                 © c.lovey

 

C’est à ce genre de détail qu’on réalise que les fiables ingénieurs des CFF ont été dépossédés de leur pouvoir. Ce sont deux artistes qui se sont emparés de la machine, Andreas Gysin et Sidi Vanetti, et ils ont bien sûr tout reprogrammé, à dire vrai tout détourné. 

Cette exposition est fascinante, notamment parce qu’elle nous invite à poser un autre regard sur ces innombrables signaux et panneaux digitaux qui composent notre quotidien, et auxquels nous accordons – enfin, je parle pour moi – une attention purement utilitaire. Dans les bus, il m’importe seulement que le cadran lumineux indique bien les arrêts ; à la station d’essence, que les prix du jour aient été actualisés, et ainsi de suite pour tous les sous-êtres de cette espèce. Et voici qu’au MuDa, j’ai pris conscience qu’ils avaient une existence, un langage, une manière propre de se mouvoir. Ils sont même capables de facéties. J’ai regretté de ne pas pouvoir jeter un œil à l’intérieur, découvrir ce qu’ils ont dans leur ventre électronique. Peut-être que ce sera bientôt possible, l’initiative n’en est qu’à ses débuts. Il n’y a d'ailleurs qu’une seule salle d’exposition physique, l'essentiel de l'activité promettant de se faire voir sur le web.

À suivre en tout cas !

Et ceci encore, d’assez déstabilisant, pour quiconque s’intéresse à l’espace et au temps : Gysin et Vanetti ont mis au point ce qu’ils appellent une sculpture digitale, sous forme d’une boîte projetée sur un mur. Chacune des dimensions évolue en fonction du temps qui passe : la largeur marque le passage des heures, la hauteur celui des minutes, et la profondeur varie en fonction des secondes. La boîte ainsi projetée – sans cesse changeante dans sa forme – tourne à l'infini, à une vitesse constante, autour d’un point central. L’idée, je vous l’assure, devient claire quant on la voit de ses propres yeux. Et on comprend aussi beaucoup mieux pourquoi zut alors, je suis déjà en retard .