Toc, toc, toc, c’est moi, la politique, et j’aimerais me rappeler à votre bon souvenir !

Toc, toc, toc, c’est moi, la politique,
et j’aimerais me rappeler à votre bon souvenir !



Réflexions autour du livre de Anand Giridharadas, intitulé Winners take all. The elite charade of changing the world [Les gagnants prennent tout. La farce des élites qui veulent changer le monde] Alfred A. Knopf, New York 2018.
Date de sortie en français : en attente de cette information.


De quoi s’agit-il?

Ce livre pose des questions que presque plus personne n’ose soulever : est-il bien raisonnable de laisser de richissimes individus et entreprises financer des actions visant à améliorer le sort de l’humanité, en passant par-dessus l’épaule des gouvernements et des institutions publiques, d’emblée considérés par ces « généreux donateurs » comme inefficaces et trop faibles ? Est-il normal de ne voir aujourd’hui, dans les propriétaires de ces fortunes, que les philanthropes qu’ils clament être, et plus du tout les ploutocrates qu’ils sont aussi en réalité ? Et surtout, est-il judicieux de considérer que ces richesses privées, dont quelques pourcentages sont investis dans de bonnes actions, font partie de la solution, et non du problème lié aux injustices sociales et aux inégalités toujours plus crasses ?
Ce livre n’a rien de théorique. Anand Giridharadas est un insider, et les personnes qu’il met sur le gril, sans jamais les lâcher, sont celles qui agissent tout en haut, au sein des fondations privées, des entreprises prospères, des centres de production de la pensée et autres think tanks (laboratoires d’idées) élitistes, persuadées que leur extraordinaire prospérité est la meilleure garantie de leur engagement envers la société. Et pas seulement. Qu’elle est aussi le meilleur gage de l’impact de leur engagement dans la résolution non pas des problèmes en général, mais bien des plus gros problèmes auxquels fait face l’humanité.



Présentation et réflexions

C’est l’histoire d’un renard qui porte beau, musculature puissante, dents acérées. Ce renard prétend non seulement avoir sa place légitime dans le poulailler, mais il revendique aussi le poste de chef des volailles car, dit-il, il aime les poules, il est tout à fait soucieux de leur sort, et il a surtout les moyens d’arranger les choses afin que cette basse-cour assez pouilleuse soit vaccinée contre les maladies et mange du grain de meilleure qualité.
Que faire ?
Claquer la porte au nez du rusé en lui rappelant que ses bonnes paroles n’enlèvent rien au fait qu’il demeure un égorgeur, ou au contraire, nommer aussitôt gardien des poules ce si beau parleur, si bien portant, si bien intentionné, et lui tendre les clés ?
Aussi stupéfiant que cela puisse paraître, c’est la deuxième option qui a été choisie.
Dans notre monde contemporain, le trousseau de clefs est de plus en plus tendu aux croqueurs de poules, non par perversion, mais en raison d’un tour de passe-passe qui a amené un grand nombre d’entre nous à accepter de prendre, sans trop hésiter, les vessies pour des lanternes. À nous persuader nous-mêmes que personne n’est mieux placé pour s’occuper d’un poulailler à la dérive qu’un renard talentueux, la preuve étant qu’il a réussi tout ce qu’il a entrepris, au-delà des mesures habituelles.

Dans son texte, l’auteur américain d’origine indienne Anand Giridharadas > met à jour la construction de ce tour de passe-passe, étape par étape. Ce qu’il nous ouvre, ce n’est pas la porte du poulailler, mais celle qui conduit au terrier des goupils. Il montre tout dans le détail : comment les renards se sont construit une langue nouvelle, épatante, pleines de mots qui font clic et d’expressions qui font clac, comment ils l’ont imposée partout, avec un incomparable taux de pénétration auprès de ceux-là même qui sont censés penser, chercher, remettre en question ; comment ces mêmes amateurs de chair fraîche n’oublient jamais de se brosser les dents tout en prétendant œuvrer au bien commun, ni de se lustrer les poils en assurant que leurs millions et milliards ne les servent pas seulement eux, mais nous aussi, et les pauvres et les laissés-pour-compte, pour notre plus grand bénéfice collectif.
Giridharadas ne s’arrête pas en si bon chemin. Il montre surtout, en les faisant parler eux-mêmes, comment les renards s’y sont pris, afin que plus aucune question dérangeante ne leur soit adressée, relative à leur condition de prédateur carnivore. Ni qu’aucun contrôle ne soit exercé sur leur travail effectif en tant que chef autoproclamé du poulailler, ne serait-ce qu’en daignant compter, chaque matin, la quantité de plumes en train de voleter, indices pourtant tangibles du fait que des gallinacés ont encore été dévorés durant la nuit.

Il fut un temps où la fortune des super-bien-portants n’était pas vue d’un œil aussi compréhensif, ni même admiratif, voire attendri, qu’aujourd’hui. La question de leur potentielle origine nauséabonde n’était pas oubliée, et Giridharadas le rappelle à travers ces mots du président Theodore Roosevelt, à destination du magnat du pétrole Rockefeller : « Nulle dépense de charité tirée de telles fortunes ne compensera, en aucune manière, les graves fautes qui ont permis de les acquérir. »

Anand Giridharadas est présenté sur le rabat de son livre comme un ancien correspondant et éditorialiste pour le New York Times (de 2005 à 2016), un auteur de livres et de contributions pour The Atlantic et The New Yorker. Il a été membre de l’Institut Aspen (un think tank très exclusif et influenceur aux USA, doté d’antennes en Europe), fut analyste chez McKinsey (un des plus grands consultants financiers du monde), et enseigne actuellement le journalisme auprès de l’Université de New York. Il a aussi eu l’occasion d’être convié sur les scènes des TED Talks, ces conférences-vidéo courtes, si possible percutantes, relayées sur internet et désormais organisées jusqu’en Suisse, où de brillants orateurs et oratrices ont pour habitude de décomposer les gros problèmes en petits morceaux de problèmes, et de leur apporter des solutions faciles à comprendre, faciles à appliquer. Contre de non négligeables cachets. Le rabat du livre n’indique pas l’âge de l’auteur, 37 ans selon Wikipédia, ce qui apparaît vraiment jeune, compte tenu de tant de réalisations.
Dans son livre, Giridharadas consacre plusieurs pages à remercier différentes personnes, et à dire un peu mieux d’où lui est venu le besoin de tirer au clair ces questions de gros sous : il s’est donc retrouvé, un jour, à son propre étonnement, choisi comme membre du sélect Institut Aspen, seul de son espèce à n’être qu’un « simple » journaliste, tandis qu’autour de lui, les autres étaient tous de brillants et puissants entrepreneurs. Le programme de sérieuses cogitations – visant à rendre notre monde plus habitable – mis en place par cet Institut pour ses membres triés sur le volet, s’étale sur des semaines, réparties sur plusieurs années. À la fin de la « formation », il est d’usage que ses heureux bénéficiaires fassent un petit discours. Giridharadas a donc fait le sien devant ses chers fellows, durant l’été 2015. Les traîtres à leur patrie sont sans doute moins mal vus par leurs concitoyens que M. Giridharadas ne l’a été par ses collègues et amis ploutocrates, lorsqu’il s’est laissé aller à leur dire, en substance, que les winners (les gagnants) qu’ils étaient tous (lui-même y compris) ne devraient pas être défiés sur la manière avec laquelle ils pourraient faire encore plus de bien, mais plutôt sur la manière avec laquelle on pourrait les contraindre à faire moins de mal. Suite à quoi, dans l’assistance, nombre de bouchées au homard se sont coincées dans les gorges, ce qui n’a en rien ôté la lucidité de l’auteur qui écrit : « J’ai essayé de faire naviguer ma vie honnêtement et éthiquement, mais je ne peux pas séparer ma propre personne de ce que je critique. »
L’Américain en profite aussi pour payer sa dette à l’égard de l’économiste français Thomas Piketty qui – secondé par une équipe internationale de chercheurs toujours au travail – a publié, en 2013, un livre qui fera date: le Capital au XXIe siècle > Entre autres secousses, c’est un constat de Piketty qui a donné le « la » pour la recherche de Giridharadas. Le voici : « La question de savoir si un niveau d’inégalité aussi extrême est ou non tenable à terme ne dépend pas seulement de l’efficacité de l’appareil mis en place pour le réprimer, mais peut-être essentiellement de l’efficacité de l’appareil mis en place pour le justifier. »



Apprenons le nouveau vocabulaire de la bienfaisance moderne (si par hasard nous ne le pratiquons pas déjà en abondance)



Il faut toujours porter une grande attention aux langues, surtout lorsqu’elles s’avisent de créer des visions, des appréhensions du monde, à l’aide de concepts prétendument nouveaux. Les idéologies mortifères n’ont jamais été avares en la matière, et les travaux du professeur et romaniste allemand Victor Klemperer sur la Lingua Tertii Imperii > la langue du Troisième Reich, l’ont brillamment montré.
Le capitalisme contemporain, version magnats format XXL, mais tous préoccupés de redonner, s’il vous plaît ! ne s’en prive pas non plus. Aussi avons-nous quitté, voyez-vous, ce monde vieillot dans lequel ce qu’une personne gagne, une autre le perd forcément. Nous nous trouvons au contraire dans un contexte inédit, qui a pulvérisé cette vieille lune du jeu à somme nulle. Désormais, celui qui gagne quelque chose, et surtout s’il gagne beaucoup, fait en réalité gagner les autres aussi. La vision win-win [gagnant-gagnant] a supplanté son antique version win-lose [gagnant-perdant] et a cloué le bec, dans le mouvement, à ceux qui oseraient encore l’invoquer.
Dans notre monde nouveau, les richissimes ne sont pas des ploutocrates, mais des philanthropes. Ils ne sont donc pas, selon le dictionnaire, des personnes influentes, puissantes par leurs richesses dans le sens péjoratif du terme, mais des individus qui cherchent à améliorer le sort de leurs semblables par des dons en argent. Dans cette deuxième catégorie, le dictionnaire signale une seconde acception : le philanthrope en tant que personne agissant de manière désintéressée, sans chercher le profit.

Nos philanthropes contemporains s’entourent d’individus parmi les plus smart (intelligents) de la planète. Tous réfléchissent ensemble, 24h sur 24, à la meilleure manière de doing-well-by-doing-good [de faire très bien en faisant bien]. Cette nouvelle « philosophie » postule qu’il s’agit d’abord de se préoccuper de faire ses affaires. Et justement, la récompense ne tarde pas, puisque celles-ci vont bon train. Les affaires vont même à un train d’enfer dans la finance, par exemple chez Goldman Sachs, Citigroup, UBS Group etc. Dans les nouvelles technologies aussi, auprès des GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple) et autres Uber de la disruption, qui s’occupent de créer pour nous tous un monde formidable. Certes, on s’enrichit aussi personnellement beaucoup du côté de la Silicon Valley, mais comme le souligne l’auteur, ces nouveaux milliardaires tiennent à demeurer, aux yeux de tous comme à leurs propres yeux, des rebelles. Des rebelles à quoi ? c’est une autre question. Tout va bien aussi auprès de certains conglomérats de la pharmacie, de la chimie, du pétrole, de la mode, etcétéra.
Or, contrairement à ce que l’on pourrait soupçonner de prime abord, ces affluent [riches]sont tous des global do-gooders [des faiseurs de bien globaux] soucieux de l’état du monde. Ils se déplacent d’un coin à l’autre de la planète et, entre deux deals, participent aux multiples conférences et initiatives mises sur pied par les bonnes volontés contemporaines, afin que les choses aillent de mieux en mieux. Les intitulés parlent d’eux-mêmes, à l’instar de Join the Open Data Revolution to End Global Hunger ; Make A difference, Invest With Impact ; Catalyzing Climate Change Innovation Through Charitable And Impact Investment et blablabla, jusqu’à plus soif.
Tel un Candide du XXIe siècle, Giridharadas feint de s’étonner que les cénacles et autres puissantes fondations privées de bienfaisance, censés se pencher sur les gros soucis et les adoucir, soient le plus souvent composés d’individus qui n’ont pas la plus petite expérience, dans leur vie personnelle, du début du commencement de l’une de ces difficultés. L’auteur en profite pour se demander si ce fait ne constituerait pas un problème en soi.


L’auteur de Winners take all s’attarde auprès de l’ancien président des États-Unis, Bill Clinton, et ne l’épargne guère. Non qu’il ait une dent particulière contre lui, mais parce que l’évolution du mode de pensées et d’actions d’un individu tel que Clinton est emblématique aujourd’hui. Alors qu’il était situé plutôt sur la gauche du spectre politique durant sa présidence, ce même homme s’est mis à empocher plusieurs centaines de milliers de dollars par conférence donnée, une fois hors de ses fonctions, tandis que ceux qui souhaitaient diner avec lui avant d’écouter son speech déboursaient 10'000 dollars chacun, pour accéder à un tel privilège. L’ancien président a surtout créé une Fondation pour le bien, intitulée Clinton Global Initiative. Son credo d’animal politique, qui a longtemps cru à la légitimité et à l’efficacité de l’action publique, est que désormais, dans ce monde global, il est impératif de s’allier toutes les bonnes volontés, à commencer par celles du grand capital, si l’on veut que les actions soient efficaces sur le terrain.
Selon ses propres chiffres, en une dizaine d’années, cette Fondation aurait amélioré la vie de 435 millions de personnes dans 180 pays. Giridharadas considère que ce résultat revendiqué est aussi impressionnant qu’invérifiable « compte tenu du fait que cette nouvelle manière de sauver le monde s’effectue sur une base purement privée, dépendante du seul bon vouloir d’individus qui ne sont pas tenus de rendre des comptes à quiconque. »
L’année où Hillary Clinton allait, contre toute attente, ne pas accéder à la présidence des États-Unis, la fondation de son mari avait organisé, quelques mois avant l’élection, son dernier sommet “cogitatif”. Un des principaux axes de réflexion s’articulait autour de l’intitulé : Partnership for Global Prosperity. Giridharadas se demande si un autre intitulé, du genre Why Do They Hate Us ? [Pourquoi nous haïssent-ils ?] n’eût pas été plus approprié, compte tenu de la profonde colère qui ne cessait de monter dans ce pays en 2016, stimulée et recueillie à pleines brassées par un homme aux cheveux orange.

Ces cohortes internationales d’individus influents et bien intentionnés appartiennent à ce que l’auteur appelle MarketWorld. Tous se retrouvent autour d’un langage commun, devenu aussi puissant qu’eux, grâce aux têtes pensantes qu’ils ont les moyens de très bien payer pour le propager à travers les instances qui comptent. Dire que cette nouvelle langue tient avant tout du marketing, de l’autopromotion, et du blanchiment de l’image d’implacables capitalistes en des sortes d’Abbé Pierre, est peu dire. L’auteur, ainsi que plusieurs de ses interlocuteurs, constatent surtout que, désormais, dans la plupart des domaines de la vie, c’est cette langue, basée sur de purs concepts de marché et de pensées rentabilisables, qui a été érigée au-dessus des autres disciplines et valeurs humaines.



Apprenons à poser les questions bienvenues (et surtout pas celles qui dérangent)



La question de savoir comment se font les belles affaires des winners contemporains, pourquoi elles marchent si bien et dégagent autant d’argent pour leurs propriétaires et top managers, n’a aucun intérêt. Une autre question, qui consisterait à essayer de savoir s’il n’y aurait pas un lien, d’un côté, entre cette manière de faire les affaires, d’organiser des raids, de ne pas payer les impôts, de corrompre en graissant des pattes, de s’octroyer des revenus ahurissants et, de l’autre côté, la sinistre réalité des salaires continuellement réduits, des jobs aléatoires, des entreprises sans cesse restructurées, des vies en morceaux, eh bien cette question est nulle et non avenue.

Le livre présente moult entretiens avec des gens particulièrement intelligents et bien intentionnés, et particulièrement bien placés pour voir ce qui se passe dans la réalité, et capables tout autant d’escamoter ces questions dérangeantes, afin de se concentrer sur le petit bout de la lorgnette. Ces personnes sont des optimistes par nature. Elles n’ont pas de temps à perdre dans la contemplation des problèmes, ni surtout dans l’analyse de leur complexité. Ce qu’elles voient, ce sont partout des solutions possibles. D’ailleurs, rien ne leur est étranger, pas même les difficultés rencontrées par une certaine tribu dans une région à l’Est du fleuve Niger, ou à l’Est de n’importe quel fleuve lointain. Affirmer que les problèmes rencontrés ici, maintenant, dans leur quartier, leur région, leur province, leur pays, par leur voisins immédiats et concitoyens, intéresse nettement moins ces mêmes personnes, relève de la médisance. Affirmer encore que si ces braves esprits n’acceptaient pas, au cours de leurs conférences organisées par MarketWorld, de mettre de l’eau dans leur vin, de réduire, voire de tordre, le spectre du problème présenté, eh bien qu’ils ne seraient plus invités à montrer sur des scènes en vue, ni ne recevraient les solides cachets et/ou financements leur permettant de vivre et/ou d’alimenter leurs fondations, relève aussi du persiflage.


Les problèmes les plus aigus de notre monde contemporain n’ont rien à voir avec les inégalités (mot imprononçable), et surtout pas avec cet idéal ridicule de la justice sociale. Il y a, dans les faits, un problème de pauvreté (mot acceptable). Or, la pauvreté se résout en créant des opportunités (mot idéal). Au bout du compte, il n’y a donc qu’un problème d’opportunités insuffisantes en ce bas monde, certes sérieux, et c’est là-dessus qu’il faut travailler (verbe recommandé). Il vaut donc la peine de se concentrer sur cet employé précaire, cette mère célibataire, cette femme battue, cet enfant atteint du sida, et de créer des opportunités pour eux. La victime (mot préféré) compte par-dessus tout. Il s’agit par conséquent de zoomer sur la victime, comme l’écrit très justement Giridharadas, et ne surtout pas agrandir la focale, englober davantage de la scène qui conduit à cette victime précise, et risquer de tomber peut-être – qui sait – sur les responsables de ces désastres. Autrement dit, sur les perpetrators (mot absolument interdit).


Une actualité frappante en provenance de MarketWorld (et qui n’est pas mentionnée dans le livre, pour cause de survenance ultérieure des faits) concerne le divorce en cours du magnat d’Amazon, Jeff Bezos, d’avec son épouse depuis vingt-cinq ans, MacKenzie Bezos, née Tuttle. Les chiffres articulés pour solder la séparation de ce seul couple peuvent aider à prendre conscience de ce dont il est question dans Winners take all.
Aux dernières nouvelles, Madame Bezos, une épouse trompée, ne va pas toucher la somme de 3,5 millions de dollars US, susceptible d’allumer déjà pas mal de pupilles chez des épouses bafouées à travers le monde, ni non plus la somme de 3,5 milliards de dollars, susceptible de les enflammer, mais bien 35 milliards de dollars US.
Étant donné que Bezos, Monsieur, a de bons avocats, et que Bezos, Madame, semble se montrer compréhensive – bien qu’elle ait épousé son homme avant qu’il ne commence à devenir riche – ce mari volage ne va pas devoir céder la moitié de sa fortune, comme cela arrive parfois dans des divorces plus ordinaires. Le fondateur de la plus grande compagnie de commerce en ligne, et par ailleurs propriétaire du Washington Post, cèdera à peine le quart de son envergure financière, pour autant que nous soyons capables de faire la différence entre ce que représente une fortune personnelle de 150 milliards (chiffres avancés par Forbes) ou 180, ou qui sait, peut-être 200 milliards. Sachant que la valeur boursière d’Amazon est estimée à 890 milliards de dollars, dont le couple possède 16% des parts.
Si le Candide de Voltaire était de retour parmi nous, il ne faudrait pas s’étonner qu’il en conclue que le dénommé Jeff Bezos ne peut être que l’unique propriétaire d’une industrieuse planète, située quelque part entre Mars et Pluton. Nous devrions alors lui expliquer que non, que Jeff B. est juste un humain parmi d’autres, et qu’il fait comme tout le monde ses affaires sur la Terre.



Apprenons à penser que cette triste évolution ne concerne que ces épouvantables capitalistes américains, dans cette démocratie dévoyée que sont les USA (et pas du tout l’Europe, encore moins la Suisse)



Il existe, dans la patrie du capital qui sait sourire aux vrais capitaliste, une famille de médecins qui, il y a quelques courtes décennies, s’est lancée dans la chimie pharmaceutique. Les recherches réalisées dans ses laboratoires ont permis de mettre sur le marché, dès 1996, un antidouleur d’une puissance inégalée, appelé OxyContin. Cette famille entreprenante n’étant pas bonne que sur le plan des molécules, mais aussi sur celui du marketing, et des méthodes pour calmer les ardeurs des autorités de surveillance censées protéger la santé des Américains, les résultats ne se sont pas fait attendre. En 2015, comme le relève Anand Giridharadas, qui raconte l’histoire en détail, Forbes pouvait classer la famille Sackler comme la nouvelle-venue la plus riche, dans sa liste annuelle des familles les mieux portantes du pays, avec un avoir net évalué à quelque 14 milliards de dollars.

La générosité des prospères Sackler peut se suivre à la trace. Il n’y a pas une institution culturelle réputée dans le monde qui n’ait bénéficié de ses largesses, dans le but d’offrir au grand-public ce qu’il mérite de plus beau. De plus rare. De plus exclusif. Des noms valent la peine d’être cités, d’une manière non exhaustive : le Metropolitan Museum of Art, le Guggenheim, l’American Museum of Natural History, la Tate Gallery et le Royal College of Art de Londres, le Louvres de Paris, le Musée juif de Berlin, les Universités de Columbia, Oxford, Edinburgh, Glasgow et Salzburg, l’École médicale de l’Université de Tel Aviv. Et aussi nombre de grandes bibliothèques, de théâtres, de compagnies de danse, d’orchestres symphoniques, sans compter quantité d’initiatives visant à favoriser l’éducation de la population à la santé, l’accompagnement des malades etcétéra. Ces institutions, au-dessus de tout soupçon quant au bienfondé de leurs activités, ont été alimentées, par conséquent soutenues, d’une manière non négligeable, par l’argent de ces généreux et très florissants mécènes.

D’autres traces peuvent être relevées, en provenance de ce même business, généré par cette même famille Sackler, bien qu’il ait fallu du temps pour que les yeux se dessillent : ce sont les millions d’Américains victimes de la crise dite des opioïdes > ces médicaments antidouleurs auxquels ils sont devenus totalement accros, quand ils n’en sont pas morts. Selon les derniers comptages, 130 Américains meurent aujourd’hui, chaque jour, d’une surdose liée aux opioïdes, qui constituent à eux seuls une cause de mortalité plus importante que les accidents liés à la route et aux armes à feu réunis. En particulier auprès des cohortes âgées de moins de cinquante ans. Plus de 300'000 décès sont attribuables à ces médicaments, en moins de deux décennies. L’OxyContin n’est pas seul en cause. D’autres substances, en provenance d’autres laboratoires, sont impliquées. Mais l’OxyContin des Sackler, dont les ventes ont explosé en quinze ans, en est responsable, sans le moindre doute possible. Monsieur et Madame Tout-le-monde ont commencé à le consommer pour calmer des douleurs suite à un problème de santé. Ils n’ont plus pu s’en défaire. Le fabricant s’est non seulement gardé de signaler le risque très élevé d’addiction de cet antalgique – et par conséquent d’en recommander une prescription prudente et minimale – il a aussi tout entrepris pour dissimuler ce fait, et pour brouiller la vue et la voix des autorités de contrôle. Du coup, l’efficacité de ces molécules toxiques, prescrites à large échelle, a beaucoup contribué à les populariser sur le grand marché noir des drogues dures, qui déroule son cortège toujours plus fourni de toxicomanes en perdition, et pour dire la vérité, de vies saccagées.

Tout ceci est évidemment très dérangeant.
Pour une fois, l’origine criminelle de l’argent se voit comme le nez au milieu de la figure. En réalité, lorsque l’argent est sale, la piste de son origine peut être remontée, à condition de chercher. Mais enquêter prend du temps, par conséquent coûte cher, sans rien rapporter, si ce n’est une bonne réputation « morale », qui n’est pas la valeur la plus cotée en bourse. Ni même au sein de notre société contemporaine. Au surplus, vérifier la source de l’argent, surtout lorsqu’il coule avec largesse, requiert talent, grandes connaissances, et par-dessus tout un esprit incorruptible. Pendant ce temps, le risque est grand de laisser échapper de bonnes affaires. Pour les banques, mais pas seulement. Pour les institutions culturelles aussi, lorsqu’elles s’approchent de grands sponsors, ou sont approchées par eux. La tentation devient irrésistible, d’accepter les sommes qui se présentent, puisqu’elles permettront de construire – enfin – une nouvelle aile du musée, d’exposer – enfin – ces pièces rarissimes, de renouveler – enfin – les instruments de l’orchestre. Faire la fine bouche revient à courir le risque non négligeable que le mécène providentiel ne se tourne vers une institution concurrente.
Les règles de compliance (vérification de l’origine des fonds, selon les exigences de la loi) sont désormais répandues. Mais leur existence seule ne suffit pas à garantir qu’une banque, encore moins une institution culturelle, vérifient dans les faits la réelle couleur de l’argent reçu.
En 2019, c’est la débandade, aux États-Unis et en Europe, auprès de grands musées qui, tout à coup, font des déclarations publiques pour annoncer qu’ils ne veulent plus de l’argent des Sackler > Tiens ! Reste la question de fond : quid de toutes les autres sommes, estampillées du nom de tant d’autres généreux donateurs privés ?

La soussignée ne compte plus, en Suisse, les événements culturels auxquels elle a pu assister, avec joie et intérêt, qui se sont multipliés ces dernières années (théâtres, expos, concerts, festivals etc.) et qui ont été permis essentiellement grâce à la générosité de mécènes privés. Le plus souvent, des gens d’affaires richissimes, à propos desquels personne, surtout pas dans le monde culturel, ne se pose la moindre question.
L’un d’entre eux, sous le feu de l’actualité médiatique depuis quelques mois, et dont rien ne permet à ce stade d’affirmer que ses affaires sont illicites, n’est autre que le consul honoraire de Russie, Frederik Paulsen. D’origine suédoise, cet homme passionné par la recherche polaire, a fait sa fortune à la tête de l’entreprise pharmaceutique Ferring, dont le siège est en Suisse, et qui produit notamment des traitements contre l’infertilité. Il est intéressant de reproduire ici les mots que M. Paulsen a prononcés lors d’une récente interview sur la RTS (mars 2019) > Frederik Paulsen, constate la RTS « se pose en défenseur de l'impôt et de la redistribution. Pour autant, il ne voit pas de contradiction à ce que lui-même soit imposé au forfait fiscal, depuis son installation en Suisse. » Et de passer la parole au consul honoraire de Russie qui déclare : « Si vous voyez tout l'argent que je donne dans le canton à travers des donations, je fais très bien la redistribution moi-même. Je n'ai pas besoin du fisc. C'est très bien que je le fasse moi-même, ainsi l'argent ne reste pas dans la bureaucratie. C'est beaucoup plus efficace pour le canton. »

Ce credo de M. Paulsen n’est pas isolé. Il est au cœur de la question soulevée par Anand Giridharadas dans son enquête. Est-il bien raisonnable de tolérer que les richissimes, grâce à leur argent, échappent aux obligations fiscales qui incombent aux citoyens ordinaires, et de les applaudir lorsqu’ils prétendent plus que compenser ce fait par leur générosité ? Sachant que, par-dessus le marché, ce sont eux qui décident, souverainement, qui, quand et comment ils veulent aider. Comme si une partie des obligations étatiques, sur le plan de l’entretien et du développement du bien public, pouvaient être privatisées sans problème. Par conséquent être prises en mains par des privés n’ayant à en référer à personne, ni à rendre de comptes sur leurs bonnes oeuvres, puisqu’en effet rien ne les y oblige.


Le dédain, voire le mépris envers l’action gouvernementale, autrement dit le dédain, voire le mépris envers l’idée même que, dans une démocratie, c’est collectivement que nous devons décider et agir, ne se manifeste pas seulement chez les philanthropes, mais aussi chez de nombreux citoyens. Giridharadas plaide sans hésiter en faveur d’un recentrage urgent sur les moyens politiques d’action pour résoudre les problèmes publics. Il relève, en citant une étude de Stanford, que tous les philanthropes ne sont pas nocifs par définition. Il en est qui, par leur aide privée, renforcent les actions mises en place par les institutions publiques, en ne se substituant pas à elles, mais en les appuyant et en collaborant. Il en est d’autres, semble-t-il de plus en plus nombreux, qui pervertissent l’idée même du fonctionnement démocratique, lorsqu’ils privatisent à leur convenance des tâches qui relèvent de la sphère publique.

De nombreuses pages de Winners take all sont impressionnantes, par les informations qu’elles apportent et les travers qu’elles dévoilent. Parmi elles, ce morceau choisi, qui voit l’Université de Stanford organiser un important débat autour du thème Philanthropy in Democratic Societies. Entre autres philanthropes de poids invités sur la scène figurait un dénommé Sanford Weill, qui fut, entre autres, CEO de Citigroup. Ce même Weill, rappelle Giridharadas, fut désigné comme faisant partie des 25 individus à blâmer pour la crise financière mondiale de 2008, par le magazine Time. Bien qu’il n’ait échappé à aucun de ces hommes que ce sont bel et bien les gouvernements qui ont dû venir au secours de leurs conglomérats irresponsables, ils ne se privent pas pour autant, dorénavant habillés en philanthropes, d’asséner partout que les gouvernements sont trop faibles, trop pauvres. Et qu’il leur revient donc à eux, preux chevaliers, de «philanthroper», enrichis qu’ils sont au-delà de toute mesure, tandis que des millions de personnes dans le monde ont perdu leur travail, leur maison, leur sécurité.
Giridharadas donne la parole à une professeure de philosophie politique d’origine italienne, Chiara Cordelli, qui remet à leur place, sans prendre de gants, ce genre de personnages et ce genre de discours. Cette même Cordelli se trouvait sur la scène de Stanford, non loin de Weill. Après que l’homme d’affaires fut parvenu à placer trois ou quatre fois son laïus sur la faiblesse des gouvernements, la philosophe est parvenue à lui jeter ce rappel à la figure : « Le gouvernement, c’est nous ! »

Generosity is not a substitute for justice.
La générosité ne suffit pas à remplacer la justice.
Anand Giridharadas, dans sa fascinante enquête au long cours, n’oublie pas de le rappeler.
Cette petite phrase peut se révéler un très bon vade-mecum pour des institutions culturelles qui n’ont, à priori, rien à voir avec ces endroits « où l’on fait du gros argent », mais qui semblent de plus en plus avoir besoin de l’argent venu – précisément – de ces « endroits ».
Et tant qu’à faire, cette phrase constitue aussi un très bon vade-mecum pour chacun d’entre nous.

© catherine lovey, le 12 avril 2019


Références

Base de données sur l’évolution des inégalités dans le monde, par l’équipe de Piketty >

Discours de Darren Walker, président de la Fondation Ford >

Anand Giridharadas s’entretient longuement, dans son livre, avec M. Walker, un homme influent, visionnaire et issu d’un milieu très défavorisé. Dans son discours de 2015, qui avait fait beaucoup de bruit, Darren Walker appelait courageusement les philanthropes à changer d’optique. Or, signale Giridharadas, ce même homme a accepté, un an plus tard, de rejoindre le conseil d’administration de PepsiCo, tout en demeurant président de la Fondation Ford. Ce qui fait monter le revenu annuel de ce pourfendeur des inégalités à plus de un million de dollars…

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